DEVENIR MÉCÈNE

« Les yeux des pauvres » et les illusions d’optique narratives

« Les yeux des pauvres » est une des cinquante pièces qui composent Le Spleen de Paris. Dans le décor tout rutilant de glaces et d’ors d’une brasserie flambant neuve, Charles Baudelaire met en miroir le regard d’un couple de bourgeois attablés et « les yeux » du misérable qui observe depuis le trottoir. À travers ce commentaire du texte, Steve Murphy invite le lecteur à ne pas adhérer naïvement au point de vue de l’énonciateur, mais à devenir lui-même un anonyme de la grande ville, pour mieux en distinguer le sens profond.

Un homme s’adresse à une femme, remémorant pour elle une journée qu’ils ont passée ensemble dans l’idée que « toutes [leurs] pensées seraient communes à l’un et à l’autre, et que [leurs] deux âmes désormais n’en feraient qu’une » ; le narrateur conclut de l’expérience vécue ce jour-là que « la pensée est incommunicable, même entre gens qui s’aiment ! »  

Le couple, installé dans un « café neuf » flamboyant, situé au coin d’un boulevard inachevé, « encore tout plein de gravois », regarde un « brave homme » « tenant d’une main un petit garçon » et portant « sur l’autre bras un petit être trop faible pour marcher ». L’âme du narrateur aurait été rendue bonne et son cœur amolli par le plaisir que lui a procuré la belle journée qu’il vient de passer mais alors qu’il espérait retrouver son attendrissement dans les beaux yeux de la femme, il l’entend lui demander de faire chasser les pauvres. 

La femme apparaît alors comme « le plus bel exemple d’imperméabilité féminine qui se puisse rencontrer » et illustre la thèse que la femme déçoit forcément cet idéal « rêvé par tous les hommes », ce rêve étant justement masculin. L’hyperbolisme misogyne de la démonstration a pu être attribué, sans autre forme de procès, à Baudelaire, narrant – a-t-on si longtemps supposé (et parfois suppose-t-on encore) – une histoire et une déconvenue amoureuses vécues. Cet homme qui entrerait dans les yeux des pauvres, montrant l’émerveillement esthétique du père et des enfants, qui lui-même critique la décoration fastueuse du café : « toute l’histoire et toute la mythologie mises au service de la goinfrerie », n’est-il pas l’auteur, critiquant les excès de la consommation de luxe et éprouvant de la commisération devant les pauvres ? Le pacte compassionnel attendrirait le lecteur et légitimerait le fiel qu’il expectore en direction de la femme – et des femmes. Les protocoles de lecture seraient simples puisqu’il suffirait de se rallier à ce que voient, pour aller vite, les yeux du bourgeois – de l’homme bourgeois. Mais dans le monde du Spleen de Paris, Baudelaire ne s’intéresse pas prioritairement à son propre spleen, à ses propres mélancolies. Au lieu de communiquer directement sa douleur devant les souffrances des pauvres, selon la méthode misérabiliste éprouvée, il montre la fatuité du regard censément apitoyé et une véritable myopie morale créant de véritables illusions d’optique : la certitude qu’il voit mieux que la femme rend l’homme d’autant plus digne d’exécration.  

Lorsque le narrateur dit que l’homme pauvre « remplissait l’office de bonne et faisaient prendre à ses enfants l’air du soir. Tous en guenilles. », il traduit dans son propre langage et son propre imaginaire le scénario que tout lecteur de l’époque est capable de reconstruire : ce sont des pauvres et ils se trouvent devant ce café riche pour mendier, dans l’espoir de bénéficier du contraste flagrant entre leur misère et la richesse de ceux qui les regardent, sans le moins du monde y réagir « avec une admiration égale », comme des esthètes prolétaires : ils sont là, comme des enfants « le long des cabarets » (« Le Joujou du pauvre ») ou un vieillard au seuil du cabaret (« Assommons les pauvres ! »), dans l’espoir de quelque aumône… à laquelle le narrateur ne songe guère, son agacement devant son amie permettant, in fine, de faire abstraction de la famille qui n’avait été somme toute qu’un prétexte à une querelle de couple.  

On peut évidemment se contenter de dire que Baudelaire était misogyne, que l’esthétique lui importait davantage que la paupérisation. Mais en réalité, « derrière » ou « en dessous » du texte littéral, le poème dresse un réquisitoire implicite contre le narrateur, cet homme qui inculpe la femme : « un peu fatiguée, vous voulûtes vous asseoir devant un café neuf » – pas épuisée comme l’homme « au visage fatigué » et prématurément vieilli – et qui dit qu’il se sentait « un peu honteux de nos verres et de nos carafes, plus grands que notre soif » (nous soulignons). Cet homme ne voit pas que le lieu représente, dans la construction du poème comme dans l’urbanisation de la capitale entreprise par Haussmann, ce qui a pris la place des logements détruits des ouvriers, qui n’ont pas l’argent pour payer les nouveaux loyers de la ville et nourrir leurs enfants. Le lecteur aura compris aussi que le manque de présence féminine s’explique très probablement par la mort de la mère. Ce n’est donc pas que Baudelaire manque de sympathie pour les pauvres : il a jugé que le plus percutant consistait à démasquer la mauvaise foi et le narcissisme qui pouvaient sous-tendre le masque compassionnel, surtout quand l’individu n’est pas conscient de le porter et préfère pérorer sur la prétendue nature féminine. 

C’est lorsqu’on croit que Baudelaire nous parle directement et ingénument que sa pensée s’avère la plus incommunicable – si l’on ne fait pas l’effort d’entrer en connivence avec lui et contre certains de ses narrateurs.  

 

Steve Murphy, professeur émérite de l’Université Rennes 2 

 

Télécharger « Les yeux des pauvres »

 

À lire :  

Steve Murphy, Logiques du dernier Baudelaire. Lectures du Spleen de Paris, Champion, 2003 

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