DEVENIR MÉCÈNE

10 juillet 1871
Naissance de Marcel Proust

« Avez-vous lu Proust ? » À la Recherche du temps perdu constitue pour tout lecteur un Everest littéraire : celui que l’on a conquis, celui que l’on aborde par le Côté de chez Swann – volume réputé plus accessible -, celui que l’on contemple, de loin, avec la promesse que l’on se fait d’en franchir un jour le sommet, celui auquel on a renoncé parfois, mais dont on ne peut confesser sans se draper d’insolence qu’il vous fait « mourir d’ennui ». Car l’œuvre de Marcel Proust, qui se présente d’abord comme le vaste récit autobiographique d’un Parisien de la Belle Époque, est une somme, aussi inépuisable que la quête artistique, littéraire et personnelle qu’elle retrace, et dont elle est elle-même l’objet. Au cours de l’année qui sépare les cent-cinquante ans de la naissance de Marcel Proust et le centenaire de sa mort (18 novembre 1922), France Mémoire vous propose de cheminer aux côtés d’un des écrivains les plus étonnants et les plus admirés qui soient.

Marcel Proust naît le 10 juillet 1871 à Auteuil. Il mourra à son domicile du 44 rue Hamelin le 18 novembre 1922 et sera enterré au cimetière du Père-Lachaise, aux côtés de ses parents. Immortalisé par le portrait de Jacques-Émile Blanche, réalisé en 1892, il restera pour beaucoup ce jeune homme mondain, avec un gardénia à la boutonnière, aux yeux en amande, au teint ivoire, à la chevelure brune. Pour d’autres, il sera l’homme à la pelisse, replié sur lui, dans une attitude introspective qui est à la fois celle de la souffrance et celle de la création. Si Marcel Proust naît à Auteuil, chez son grand-oncle Louis Weil, au 96, rue La Fontaine, alors que la famille habite dans le VIIIe arrondissement, c’est que Mme Jeanne Weil-Proust a fui la Commune. Deux ans plus tard, naîtra le frère de Marcel, Robert qui, lui, suivra la voie du père, le Professeur Adrien Proust, hygiéniste renommé, qui inventa le cordon sanitaire, pour combattre la peste et le choléra. Il y a en effet deux côtés dans la famille de l’écrivain, le côté maternel, celui des Weil, celui de la bourgeoisie et de la culture, et le côté paternel, celui des Proust, originaires d’Illiers, village d’Eure-et-Loir, où les grands-parents tenaient une épicerie. Adrien Proust avait une sœur, Élisabeth ; elle épouse Jules Amiot et devient tante Léonie dans la Recherche.

C’est à Combray, chez tante Léonie, que prend place la scène du baiser du soir, scène fondatrice, qui met en relief l’angoisse de l’enfant hypersensible, son attachement à la figure maternelle, la puissance salvatrice de la lecture, en l’occurrence celle de François le champi de George Sand. À la recherche du temps perdu est l’œuvre de la mémoire, et plus précisément de la mémoire involontaire, celle qui fait revivre un moment du passé à travers un moment du présent, grâce à la sensation, et qui se manifeste d’abord dans l’épisode de la Petite Madeleine. D’autres expériences similaires sont rapportées dans Le Temps retrouvé et mènent à la découverte par le narrateur de sa vocation d’écrivain. L’œuvre de Proust est peuplée de personnages d’artistes dont les principaux sont le musicien Vinteuil, le peintre Elstir, l’écrivain Bergotte. Ce dernier meurt après avoir vu l’exposition Ver Meer et admiré le petit pan de mur jaune de la Vue de Delft, qu’il aurait dû prendre comme modèle pour sa propre écriture. D’autres thèmes majeurs viennent s’entrelacer avec celui de l’art, tels que l’amour, l’homosexualité, la peinture sociale, l’histoire, etc. Gilberte, la duchesse de Guermantes, Albertine, Charlus, Robert de Saint-Loup restent des personnages inoubliables, emblématiques de leur classe sociale, de leur passion ou de leurs vices.

Marcel Proust fascine par son génie autant que par le mystère de sa vie. Ses amours intriguent, de Reynaldo Hahn, le musicien qui reste un fidèle ami, à Alfred Agostinelli, son chauffeur devenu son secrétaire qui n’a pas supporté d’être son prisonnier et s’est enfui, le laissant dans un désespoir comparable à celui provoqué par la mort de sa mère. Il nous émeut par sa relation fusionnelle avec sa gouvernante, Céleste ; cette dernière avec son Monsieur Proust, a conquis une gloire rivalisant avec celle de son maître. Elle occupa une place centrale dans la « fabrication » de son œuvre, avec ses célèbres paperoles. Marcel Proust eut enfin un destin d’écrivain exceptionnel. Lui qui publia son premier volume, Du côté de chez Swann, à compte d’auteur est considéré maintenant comme le plus grand écrivain de la littérature française du XXe siècle. Le Prix Goncourt attribué en 1919, pour son second roman À l’ombre des jeunes filles en fleurs, non sans difficultés en raison de sa rivalité avec Les Croix de bois de Roland Dorgelès, lui apporta la célébrité. Il avait, pendant la guerre, quitté l’éditeur Grasset pour rejoindre les éditions de la NRF. Enfin, celui qui a mis le mot « fin » pour clore son œuvre a laissé trois volumes posthumes. Chaque découverte ou chaque vente de manuscrits est un moment de suspense, une promesse de révélations biographiques ou d’une nouvelle lecture de l’œuvre. La récente publication des Soixante-quinze feuillets, provenant des archives Bernard de Fallois, par Nathalie Mauriac Dyer (avec une préface de Jean-Yves Tadié), attendus depuis 1954, l’année où ils furent signalés avant de disparaître, le confirme. L’aventure proustienne est faite de passion, d’interrogations, de confrontation, d’attente anxieuse, de révélations. Écrivain de la tradition, écrivain de la modernité ? Marcel Proust est celui qui échappe à toute tentative de catégorisation, qui s’adresse aussi bien à l’élite intellectuelle qu’aux lecteurs fraîchement convertis, et qui ne cesse de séduire.  

 

Mireille Naturel
Maître de conférences-HDR, université de la Sorbonne nouvelle

Robert et Marcel Proust enfants vers 1876 © Gallica / BnF
Du Côté de chez Swann, placards corrigés © Gallica / BnF

 

À lire :

Laget, Thierry, Proust, prix Goncourt, une émeute littéraire, NRF, Gallimard, 2019.

Proust, Marcel, Soixante quinze feuillets et autres manuscrits inédits, édition établie par Nathalie Mauriac Dyer. Préface de Jean-Yves Tadié, NRF, Gallimard, 2021.

Tadié, Jean-Yves, Marcel Proust, Croquis d’une épopée, NRF, Gallimard, 2019.

Jocelyne Sauvard, Céleste et Marcel. Un amour de Proust. Éditions du Rocher, 2021.

 

 

Vue de Delft, par Vermeer © Wikicommons / Mauritshuis (La Haye)
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