DEVENIR MÉCÈNE

11, 12 et 13 juin 1971
Unification des socialistes
au congrès d'Épinay

Le 11 juin 1971 s’ouvre à Épinay-sur-Seine (Seine-Saint-Denis), dans un gymnase aménagé pour l’occasion, un « congrès de l’unité socialiste ». On y reconnaît les visages de Pierre Mauroy, de Guy Mollet, de Jean-Pierre Chevènement, ou encore de Gaston Defferre, candidat malheureux aux élections présidentielles de 1969. François Mitterrand s’impose pourtant au cours de ces trois journées historiques comme le nouveau premier secrétaire d’un parti auquel il vient tout juste d’adhérer. Étape essentielle dans l’ascension de celui qui mènera la gauche au pouvoir dix ans plus tard et sera président de 1981 à 1995, le congrès d’Épinay est surtout l’aboutissement d’un processus qui vise à réunir une gauche fracturée, par la conclusion d’un pacte électoral entre le Parti Socialiste et le Parti Communiste Français.

François Mitterrand au congrès d’Épinay © Deville / Sipa / Sipa press

Durant trois jours, du 11 au 13 juin 1971, les socialistes français se réunissent en congrès dans la banlieue parisienne, à Épinay-sur-Seine. À l’issue de ces journées, un nouveau dirigeant, François Mitterrand, s’impose comme premier secrétaire d’une formation politique en pleine recomposition, au terme de péripéties dignes d’une pièce de théâtre et grâce à une alliance au premier abord étonnante entre l’aile gauche la plus revendiquée et l’aile droite la plus assumée de l’ancien parti socialiste, autour d’un leader qui adhère à l’occasion du congrès. François Mitterrand bénéficie en effet de l’appui du CERES (Centre d’études, de recherches et d’éducation socialiste) conduit notamment par Jean-Pierre Chevènement et des « Bouches-du-Nord », contraction des puissantes fédérations nordistes (avec Pierre Mauroy) et des Bouches-du-Rhône (groupées autour de Gaston Defferre). Cette conjonction permet à François Mitterrand de renverser à la tête du parti Alain Savary, soutenu quant à lui par Guy Mollet, l’ancien secrétaire général de la SFIO (Section Française de l’Internationale Ouvrière) de 1946 à 1969. Au-delà de cette lecture organisationnelle, qui a longtemps servi à magnifier le génie manœuvrier de François Mitterrand, l’épisode révèle l’importance des fédérations dans la structuration du socialisme français, le jeu des courants qui en rythme la vie interne autant qu’elle en paralyse parfois le fonctionnement, le rôle des élus locaux (la puissance de Gaston Defferre s’explique par sa position de maire de Marseille).

Le congrès d’Épinay-sur-Seine s’inscrit aussi, ce qu’un récit articulé autour de la marche au pouvoir de François Mitterrand a parfois occulté, dans un processus d’unification des socialistes qui a débuté à la fin des années 1960, avec les deux congrès d’Alfortville et surtout d’Issy-les-Moulineaux en 1969, qui ont vu le retour à la « vieille maison » socialiste de certains militants ayant fait dissidence en raison de la politique algérienne de Guy Mollet ou de son ralliement à Charles de Gaulle en 1958. C’est notamment le cas d’Alain Savary, qui a appartenu au PSU (Parti Socialiste Unitaire), petite formation à l’audience électorale faible mais au rayonnement intellectuel non négligeable. Il succède à Guy Mollet en 1969 et prend donc la direction d’une formation qui change à ce moment-là de nom et passe de la SFIO au PS, alors souvent qualifié de « Nouveau Parti socialiste », avant que l’acronyme ne l’emporte. Ce processus s’achève en 1974, avec l’adhésion au PS d’une autre cohorte venue du PSU, conduite par Michel Rocard, et de nombreux militants associatifs ou syndicaux, en provenance notamment de la CFDT (Confédération Française Démocratique du Travail).

L’un des enjeux centraux du congrès d’Épinay-sur-Seine est la question cruciale de l’union des gauches c’est-à-dire essentiellement, en 1971, du rapport du socialisme au communisme. Le PCF est alors le premier parti de la gauche française, avec plus d’un cinquième des suffrages exprimés ; son candidat est arrivé troisième à l’élection présidentielle de 1969, loin devant les candidats de la SFIO et du PSU. Si les principaux orateurs du congrès socialiste affichent une volonté unitaire, c’est François Mitterrand qui va certainement le plus loin dans cette démarche, en reléguant les questions doctrinales pour s’engager dans une alliance en bonne et due forme, que valide en 1972 la signature d’un programme commun de gouvernement. Le premier secrétaire du PS maintient cette ligne politique, même après la rupture de 1977, et confirme cette volonté de maintenir réunies les gauches en nommant des ministres communistes après son élection à la présidence de la République en 1981. Cette stratégie unitaire permet au PS de prendre pour plusieurs décennies le leadership des gauches françaises, avant que la désunion de celles-ci dans les années 2010 ne coïncide avec son effondrement.

 

Fabien CONORD, professeur d’histoire contemporaine à l’Université Clermont Auvergne

 

À lire :

Noëlline Castagnez, Gilles Morin (dir.), Le Parti socialiste d’Épinay à l’Élysée, 1971-1981, Rennes, Pur, 2015.

Gilles Richard, Jacqueline Sainclivier (dir.), Les partis à l’épreuve de 68 : l’émergence d’un nouveau clivage, 1971-1974, Rennes, Pur, 2012.

Pierre Serne, Le Parti socialiste, 1965-1971, Paris, Bruno Leprince, 2003.

Danielle Tartakowsky, Alain Bergounioux (dir.), L’union sans l’unité. Le Programme commun de la gauche 1963-1978, avant-propos de Claude Bartolone, Rennes, PUR, 2012.

Fabien Conord, Les gauches européennes au XXe siècle , Paris, Armand Colin, 2012.

Pierre Mauroy lors d’un meeting politique © Wikicommons
Portrait de Gaston Defferre © Wikicommons
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