DEVENIR MÉCÈNE

22 mars 1971
Élection de la première femme membre de l’Institut de France
Suzanne Bastid

Par son élection à l’Académie des sciences morales et politiques le 22 mars 1971, Suzanne Bastid devenait la première femme membre de l’Institut de France. Mais le parcours de cette spécialiste du droit international est remarquable à plus d’un titre : née à une époque où les jeunes filles ne bénéficiaient pas des mêmes enseignements que les garçons, elle accomplit une carrière hors-norme : première femme professeur dans une faculté de droit en 1933, première à siéger au jury de l’agrégation, elle fut aussi la première femme membre puis présidente du tribunal administratif des Nations Unies.

Suzanne Bastid fut élue le 22 mars 1971 à l’Académie des sciences morales et politiques, au fauteuil laissé vacant par le décès de Gabriel Lebras, devenant ainsi la première femme membre de l’Institut de France, depuis sa fondation en 1795. Elle avait hésité à répondre aux sollicitations de l’académicien Édouard Bonnefous du fait que son mari, Paul Bastid, était membre de la compagnie, et par respect et amitié pour des femmes plus âgées, anciennes candidates malheureuses. Elle s’y décida sur les instances de l’une d’elles, Louise Weiss, de ses filles et d’amis. Mais son souci, une fois élue, fut que cette présence féminine à l’Institut apparaisse comme un fait « normal », sans publicité tapageuse. Aux cérémonies elle choisit de porter un simple tailleur noir et de remplacer l’épée par un bijou sur le revers.  Elle refusait de se mettre en avant, de se présenter comme une battante. Elle voulait que les femmes réussissent en étant simplement meilleures que les hommes. Femme de cœur, de tête et de devoir, elle a dirigé sa vie selon cette conviction, appuyée par une morale protestante reçue des femmes de son ascendance maternelle, et en œuvrant activement en ce sens.

 

Elle était la fille de Jules Basdevant, professeur de droit international, qui devint président de la Cour internationale de Justice, issu d’une lignée rurale morvandelle, et de Renée Mallarmé dont le père, avocat strasbourgeois, avait émigré à Alger en 1871. Née à Rennes, elle fit ses études au Lycée de Grenoble, puis, à la rentrée 1919, après l’élection de son père à la Faculté de droit de Paris, au Lycée Fénelon. Là, elle se persuada que les filles avaient autant de capacités intellectuelles que les garçons, mais qu’il était indispensable qu’elles frottent leurs cerveaux aux leurs. Les cours d’un professeur d’histoire qui dressait un bilan critique de la colonisation orientèrent de façon décisive sa vocation et sa réflexion d’internationaliste. Dans l’enseignement secondaire féminin d’alors, qui ne conduisait pas au baccalauréat, la littérature comparée ouvrait aussi son esprit à une connaissance précise d’autres cultures. Mais, bravant la réaction de son père qui jugeait le latin inutile aux filles, elle exigea de l’apprendre et réussit le baccalauréat latin-sciences qui autorisait l’inscription en faculté de droit. Aînée de sept enfants, elle fit son droit tout en travaillant chez un avocat.  

 

En 1930, sa thèse sur les fonctionnaires internationaux, lauréate du prix Goullencourt et restée le travail fondateur sur ces agents encore peu nombreux et de régime incertain, établit les principes juridiques de l’indépendance de ceux-ci et de leurs garanties spéciales. Son succès à l’agrégation de droit public en 1932 inaugure la série des « premières ». Elle devient la première femme professeur dans une faculté de droit, à Lyon de 1933 à 1946, puis à Paris jusqu’en 1977, la première aussi à siéger au jury d’agrégation de droit en 1946. Elle est la première femme élue, en 1948, à l’Institut de droit international, dont elle devient secrétaire général en 1963 et vice-président en 1969, jouant pendant près d’un demi-siècle un rôle éminent dans la direction de ses travaux. Membre de la délégation française à l’Assemblée générale des Nations Unies de 1949 à 1957, elle est en 1950 la première femme à siéger au Tribunal administratif des Nations Unies et à le présider de 1953 à 1982, dans un temps de guerre froide où les dénonciations d’espionnage vont bon train. Elle est la première femme à plaider devant la Cour internationale de Justice en 1964, puis à y siéger comme juge ad hoc en 1985.        

 

Au long de ce chemin, elle affronte les épreuves et concilie les exigences multiples de ses rôles familiaux, nationaux et internationaux avec une constante maîtrise d’elle-même qu’animent une intelligence lumineuse, un bon sens décapant, d’inépuisables qualités de cœur et d’attention aux autres, proches et lointains, un courage et un esprit de justice aussi fermes que le granit de son cher Morvan ancestral. En 1937, elle avait épousé Paul Bastid, un camarade d’agrégation et collègue à Lyon, alors ministre dans le cabinet de Léon Blum. Ils eurent trois filles et un fils mort par accident en 1942. C’est dans leur petit appartement de Lyon que son mari tint en 1942 les premières réunions du Comité Général d’Études, préfiguration du Conseil National de la Résistance. C’est elle qui conserva les archives lorsque le contrôle de l’occupant obligea le Comité à poursuivre son action clandestine à Paris. À l’université, elle assurait les cours des collègues prisonniers ou passés à la Résistance et aidait l’installation d’une antenne de Sciences Po.

 

Méfiante envers les spéculations théoriques, elle étudie et enseigne le droit international non comme elle le rêve, mais tel qu’il est. Son positivisme juridique est une exigence de respect de la vérité. Ses cours, ouvrages et avis juridiques analysent la construction du système des relations internationales, notamment ses organisations et traités, en observent l’histoire avec un sens aigu des évolutions possibles fondé sur sa large pratique de la vie internationale et une fréquentation directe de tous les continents. Dévouée à sa mission de professeur d’un savoir vivant et renouvelé, elle rassemble des praticiens et disciples du monde entier autour de l’Annuaire français de droit international qu’elle crée en 1954 et dirige un quart de siècle, et de la Société française pour le droit international qu’elle fonde en 1968, et qui restent des instruments remarquables de diffusion de la pensée juridique française.

 

Marianne Bastid Bruguière, membre de l’Académie des sciences morales et politiques

 

À lire :

Suzanne Bastid,

La jurisprudence de la Cour internationale de Justice, Recueil des Cours de l’Académie de droit international, t. 78, 1951

Les tribunaux administratifs internationaux et leur jurisprudence, Recueil des Cours de l’Académie de droit international, t. 92, 1957

Les problèmes territoriaux dans la jurisprudence de la Cour internationale de Justice, Recueil des Cours de l’Académie de droit international, t. 107, 1962

Cours de droit international public, Paris, 1976-1977

Les traités dans la vie internationale, Paris, Economica, 1985

 

© Institut de France / Gérard Blot
Assemblée générale des Nations Unies en 1956

Ressources

Académie des sciences morales et politiques
Suzanne Bastid

Notice sur la vie et les travaux de Suzanne Bastid par François Terré, successeur de Suzanne Bastid au fauteuil n°7 de la Section Législation, droit public et jurisprudence

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