DEVENIR MÉCÈNE

26 novembre 1921
Premier radio-concert diffusé en France

La cantatrice Yvonne Brothier lors du premier radio-concert diffusé en France

© Service Archives écrites et Musée de Radio France

La cantatrice Yvonne Brothier lors du premier radio-concert diffusé en France © Service Archives écrites et Musée de Radio France

Le radio-concert qui enchante les convives du dîner de gala donné à l’hôtel Lutétia le 26 novembre 1921 s’inscrit dans cet engouement pour les expériences radiophoniques dans divers pays depuis la fin du XIXème siècle. Au-delà d’être un succès technique pour les ingénieurs de la station radiophonique de Sainte-Assise, cet épisode français ouvre la voie à une collaboration fructueuse entre cette technologie nouvelle et le monde musical. Média d’information et objet de distraction, la radio devient aussi porteuse d’une forte potentialité d’avenir : rendre la musique accessible à tous. 

Ce soir là, le 26 novembre 1921, un dîner de gala se tient à l’hôtel Lutétia de Paris. Une centaine de membres de la Société des ingénieurs électriciens sont réunis pour célébrer le centenaire de travaux d’Ampère, pionnier de l’électricité, autour de Paul Laffont, sous-secrétaire d’État aux PTT. À une soixantaine de kilomètres de là, au château de Sainte-Assise, près de Melun, où se trouve un laboratoire de télégraphie sans fil privé, d’autres ingénieurs, des artistes, des passionnés de la technologie nouvelle, leur ont préparé une surprise : une transmission radiophonique, un radio concert qui leur directement est dédié. Des haut-parleurs ont été dissimulés derrière des plantes et le moment venu un maître de cérémonie déclame : « Messieurs, la fée électricité est une personne éthérée qui ne saurait, malgré son désir, lever son verre à votre santé. Subtile, pour s’en excuser, elle vous ménage une surprise ». Portée par les ondes, la voix d’Yvonne Brothier, de l’Opéra-Comique, parvient alors dans l’hôtel parisien. Elle entonne l’air de Rosine du Barbier de Rossini, la Valse de Mireille de Gounod, et un couplet de la Marseillaise. Avec une puissance de un kilowatt, qui lui donne une portée de 100 à 150 kilomètres, l’émetteur de Sainte-Assise a fonctionné, les micros et les lampes ont supporté les notes aiguës de la cantatrice et des acteurs de l’événement écrasent, dit-on, quelques larmes émues de satisfaction. Les jours suivants, la presse se fait l’écho de cette expérience de radiotéléphonie artistique qualifiée d’amusante. En dehors des ingénieurs expressément pressentis, on ne saurait dire combien furent les auditeurs de cette expérimentation.

Le concert du 26 novembre 1921 marque assurément une étape de l’histoire de la radio en France, mais elle n’en est pas l’unique pierre fondatrice. D’autres expériences eurent lieu. Parmi elles, celles de 1890, d’Édouard Branly, depuis son laboratoire de la rue Vaugirard à Paris, ont marqué l’historiographie de la radio. Pour quelques années pour les Français, il fut crédité comme étant l’inventeur de la radio. Pour autant, en 1890, il ne s’agissait que de télégraphie sans fil, de transmission de signaux codés en morse sur une dizaine de mètres. Dès 1908, Lee de Forest, inventeur de la triode, dont l’épouse est française, traverse l’Atlantique pour démontrer les mérites de ses procédés et en collaboration avec Eugène Ducretet, des démonstrations sonores de diffusion de musiques enregistrée sont réalisées depuis la Tour Eiffel. Il s’agit de téléphonie sans fil cette fois.

En 1917, aux États-Unis, David Sarnoff avait évoqué les potentiels d’une « Music box », les récepteurs radio, pour apporter la distraction, la culture, puis l’information, directement dans les foyers. Si les pionniers de Sainte-Assise en novembre 1921 contribuent à transformer l’intuition en réalité, plusieurs les ont déjà précédés, et bien d’autres suivront. En décembre 1921, les 22 et 29, des transmissions musicales sont diffusées depuis les installations militaires de la Tour Eiffel, qui devient le berceau de la radiodiffusion publique française. Les voix d’Yvonne Printemps, de Sacha Guitry, de Jeanne Hatto de l’Opéra de Paris, de Dutreix, ténor et les sons de leurs musiciens, atteignent Lille, la Belgique… le public s’élargit. Pour l’occasion, mais plus exclusivement, il est encore souvent spécifiquement réuni pour des écoutes collectives dans des théâtres.

C’est en 1922, que d’expériences ponctuelles, dont le décompte exact reste aléatoire faute d’archives exhaustives, on passe véritablement au stade de la diffusion régulière. Celles qui commencent à ressembler à des stations permanentes de radio se mettent en place et sont officialisées : le poste de la Tour Eiffel autour de février 1922, la station privée Radiola en novembre de la même année. Pas à pas, parallèlement s’invente la notion de programme radiophonique. L’information, le journal parlé et la météo y trouvent leurs places, mais les relations ancillaires, bilatérales, de la musique et de la radio demeurent fixées pour les années suivantes et jusqu’à nos jours. Plusieurs études ont permis d’expliciter la radiophonie musicale de l’entre-deux-guerres, et notamment des années trente : la satisfaction, par les postes privés très écoutés, d’une demande de distractions musicales contre une offre obstinément culturelle, incarnée par un réseau public en quête d’auditeurs. En inventoriant les compositeurs régulièrement radiodiffusés on a pu observer, dès la première moitié des années vingt, la très forte influence des récepteurs (les « sans-filistes ») sur les émetteurs (les premières stations) en matière de programmation musicale radiophonique. À partir des années trente, la radio invente alors ses propres grilles stylistiques, délimitant un genre « léger » et un genre « sérieux », que l’on ne retrouve dans aucune autre institution musicale. La réunion de la chanson, de l’opéra et de la musique symphonique constitue un ensemble cohérent, qui fait qu’avec la radio, le genre même de musique devient une unité !

On peut aujourd’hui authentifier la spécificité de la radiophonie musicale de ces décennies, dont le concert du 26 novembre 1921 marque le coup d’envoi, par cette étrange dichotomie : l’omniprésence de la chansonnette et la prégnance de la musique savante. Mais cette radiophonie, pour caractéristique qu’elle soit, installe aussi l’intégralité des paradigmes de la radio moderne. En tentant de concilier le général et le particulier, le savant et le populaire, le loisir et l’éducatif, les concepteurs de programmes inaugurent et mettent à l’épreuve des récepteurs tous les formats et schémas des médias audiovisuels d’aujourd’hui.

 

Jean-Jacques Cheval, Professeur des Universités en Sciences de l’Information et de la Communication, Université Bordeaux-Montaigne ; Christophe Bennet, chercheur associé à l’Institut de Recherches en musicologie IReMUS 

Merci à Joëlle Girard, pour avoir facilité l’accès à la documentation 

 

Á lire : 

Bennet Christophe, La musique à la radio dans les années trente : la création d’un genre radiophonique, Paris : l’Harmattan ; Bry-sur-Marne : INA, 2010

Brochand Christian, Histoire générale de la radio et de la télévision en France, Paris : ‎ La Documentation française, 1994-2006, trois tomes.

Cheval Jean-Jacques, Les radios en France, Histoire, état et enjeux, Rennes : Editions Apogée, 1997

Duval René, Histoire de la radio en France, Paris : Alain Moreau éditeur, 1979

Ledos Jean-Jacques, Dictionnaire historique de radiophonie, Paris : l’Harmattan, 2019

Et les collections des Cahiers d’Histoire de la Radiodiffusion, édités par le Comité d’Histoire de la Radiodiffusion (CHR)

Station continentale [de T.S.F. de Sainte-Assise] © BnF / Gallica
Concert par T.S.F., Press photo [hommes et femmes écoutant la radio] © BnF / Gallica

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