DEVENIR MÉCÈNE

28 novembre 1721
Mort du bandit Cartouche

Le vendredi 28 novembre 1721, Louis Dominique Cartouche succombait sur une roue installée sur la place de Grève. Pour la justice, il est un « fameux chef des voleurs », mais, conformément à la règle du strict secret de l’instruction, les juges n’ont pas communiqué le détail de ses crimes. Toutefois, pour de très nombreux Parisiens, il est déjà une célébrité qui jouit d’une image très positive, peu conforme d’ailleurs au profil que révèlent les archives de son procès. Examinant les rapports entre le mythe et la réalité historique, ce dossier retrace l’itinéraire d’un bandit érigé en héros par un Paris hostile à la Régence, puis promu au rang de mythe par la littérature et le cinéma.

@Bibliothèque Sainte-Geneviève / Archives.org 

Né à Paris dans une famille populaire, Cartouche est, malgré ses 22 ans, un des protagonistes les plus actifs de l’économie du vol. Intrépide et violent, il ne figure cependant pas parmi les voleurs les mieux nantis car il ne maîtrise pas les techniques de subtilisation les plus rentables du moment comme le vol à la tire ou encore le cambriolage diurne avec de fausses clés. Il opère pour l’essentiel la nuit et se livre à des vols « à la découverte », réclamant plus de force que de ruse et n’offrant que de faibles rendements (vols sur les personnes avec violence, effractions de locaux commerciaux etc.). Même s’il ne s’en prend pas aux plus pauvres, victimes peu rentables, rien dans sa pratique ne laisse entrevoir la moindre générosité envers les nécessiteux : c’est un truand, pas un justicier.

De même, il n’est pas le chef suprême d’une organisation criminelle regroupant l’ensemble des voleurs de la capitale. La « pègre » d’alors est un monde anomique constitué par de petits artisans du vol qui s’associent au gré des coups. Dans ce monde, Cartouche, comme quelques autres, est toutefois un personnage important qui a de l’entregent : lors de ses aveux, il dénoncera plus de 90 personnes, parmi lesquelles se dégage un petit noyau de collaborateurs assez réguliers. Entreprenant et autoritaire, il dirige des vols et préside au partage du butin. Dans le petit monde de la truanderie, il est redouté car, contrarié par l’enrichissement rapide des pickpockets qui tirent avantage des innovations financières de la Régence en volant des portefeuilles d’actions et de billets de banque, il n’hésite pas à les racketter les armes à la main.

L’homme présente cependant une autre spécificité : il s’oppose frontalement à l’infiltration policière des réseaux délinquants, innovation stratégique toute récente qui marque un tournant décisif dans l’histoire du contrôle du crime. De fait, par la violence de certains de ses vols, Cartouche attire l’attention des forces de l’ordre, mais il ne se plie pas à cette nouvelle donne. En septembre 1720, après une année de détention administrative, il assassine délibérément le responsable de son arrestation, l’inspecteur Huron. Cette élimination, fort probablement une première dans l’histoire de la police moderne, déterminera sa destinée. 

La suite de sa carrière sera riche en affrontements avec la police : il causera la mort d’un autre policier lors d’une fusillade, en blessera d’autres mais surtout, il éliminera deux mouchards mandatés pour le découvrir. Bien que l’un d’entre eux ait été atrocement mutilé, les autorités restent très discrètes à propos de ces règlements de compte, peut-être pour ne pas mettre au jour la pratique policière de l’espionnage qui, pour l’heure, est peu conforme à la morale coutumière.  

Dès l’assassinat de l’inspecteur Huron, les policiers et les magistrats du Parlement, d’abord sans la moindre publicité, font de l’arrestation de Cartouche une priorité absolue. La chasse à l’homme qui durera une dizaine de mois, mobilisera des moyens tout à fait exceptionnels et inédits en un temps où la justice renonce très souvent à rechercher les fugitifs. En tout, 18 équipes différentes constituées de policiers accompagnés de mouchards participent aux recherches. Au même moment, le Parlement de Paris prend diverses mesures afin de permettre la mise en place d’un procès géant visant, de condamnations en dénonciations et de dénonciations en arrestations, à démanteler sur une grande échelle les réseaux criminels de la capitale.

Cette opération judiciaire est aussi pensée par le pouvoir comme le moyen de réagir à la forte érosion de sa légitimité, et de contredire par les faits les rumeurs attribuant à la faillite du « Système » de John Law la vague alarmante d’assassinats crapuleux qui marquent la capitale de janvier à octobre 1720. Quelques chiffres donnent la mesure de cette entreprise répressive : de 1721 à 1723, plus de 350 personnes seront arrêtées et jugées. Outre les bannissements, marques, fustigations et autres peines de galères, 56 accusés seront exécutés publiquement. En juin et juillet 1722, on compte 35 exécutions capitales, 6 fois plus qu’en temps normal.

Pourtant cette sanglante répression est un échec et ce dès les premières condamnations. Le pouvoir mise tout sur la dramatisation des exécutions capitales pour emporter l’adhésion du public. Cependant, au moment où il succombe, un grand nombre de Parisiens sont émus par le sort de Cartouche. Certains iront même, signe d’une sorte de dévotion, rendre un ultime hommage à sa dépouille brièvement exposée par la corporation des chirurgiens.  

Ce processus d’héroïsation fut une oeuvre collective. Entre sa sortie de l’anonymat en avril 1721 et son exécution, un large public créa, par la rumeur, les ouï-dire, les avis et commentaires échangés, un bandit sympathique et rebelle qu’il refusa de vouer à l’infamie. Peu importe la réalité du personnage, c’est la capacité de la société civile à en faire un héros qui constitue un fait historique.

 

Patrice Peveri, maître de conférences en histoire moderne, IDHES Paris 8

 

À lire :

Patrice PEVERI, « De Cartouche à Poulailler : l’héroïsation du bandit dans le Paris du XVIIIe siècle » in Être Parisien, Paris, Publications de la Sorbonne, 2004, pp. 135-150.

Patrice PEVERI, « Littérature de colportage et contrôle de l’opinion. Une relecture de I‘Histoire de la vie et du procès de Louis-Dominique Cartouche. », in Lise Andries (dir.), Cartouche, Mandrin et autres brigands du XVIIIe siècle, Paris,  Desjonquères, coll. L’esprit des lettres, 2010, pp. 269-292.

Patrice PEVERI, « L’héroïsation de Louis-Dominique Cartouche ou l’infamie en échec », in Bruno Lemesle & Michel Nassiet (dir.), Valeurs et justice. Écarts et proximités entre société et monde judiciaire, Rennes, PUR, 2011, pp. 177-193.  

Patrice PEVERI, « La criminalité cartouchienne : vols, voleurs et culture criminelle dans le Paris de la Régence. », in Lise Andries (dir.), Cartouche, Mandrin et autres brigands du XVIIIe siècle, Paris, Desjonquères, coll. L’esprit des lettres, 2010, pp. 156-174.

Patrice PEVERI, « De l’aveu à la taxinomie : le monde des voleurs dans le Paris de la Régence », in Vincent Milliot, Philippe Minard, Michel Porret (éd), La grande Chevauchée. Faire de l’histoire avec Daniel Roche, Genève,  Droz, Bibliothèque des Lumières, 2011, pp.49-67.

@Gallica/ BNF
Retour haut de page