DEVENIR MÉCÈNE

5 juin 1921
Mort de Georges Feydeau

Troisième grand vaudevilliste du XIXe siècle après Scribe et Labiche, Georges Feydeau est un maître incontesté de ce genre « éminemment français » dont il a constamment repoussé les limites. Feydeau excelle en effet à créer, à partir d’une situation dont « l’amant dans le placard » est devenu l’archétype, un univers burlesque d’une irrésistible force comique. Molière n’aurait sans doute pas renié ce génie dramatique qui valut à Feydeau d’entrer au répertoire de la Comédie-Française en 1941, après avoir été méprisé par ses contemporains comme le représentant d’un genre mineur. Il est aujourd’hui considéré comme un précurseur du théâtre de l’absurde.

Portrait photographique de Georges Feydeau par Nadar, vers 1875-1895 © Gallica | BNF

Quand Feydeau naît sous le Second Empire le 8 décembre 1862, son nom est déjà célèbre. Plus encore que son père, l’écrivain Ernest Feydeau (1821-1873), ami de Flaubert, cette célébrité est due à la rue Feydeau (située dans l’actuel IIe arrondissement) qui doit son nom à une famille noble ayant occupé de hautes fonctions dans la magistrature et l’administration parisiennes aux XVIIe et XVIIIe siècles. De 1791 à 1829, cette rue a accueilli la salle Feydeau qui a hébergé l’Opéra-Comique à partir de 1801, après avoir été sa rivale sous la Révolution. Feydeau, toutefois, était-il bien le descendant de cette illustre famille ? Sa mère, la très belle Léocadie Zelewska, menait une vie si légère qu’il est possible qu’il soit le fils naturel du duc de Morny, voire de Napoléon III. Passionné de théâtre, le jeune homme fait ses premiers pas d’acteur au sein de différents cercles amateurs. C’est dans ce cadre qu’il donne à partir de 1881 des monologues et de petites pièces. Il approfondit sa connaissance du monde théâtral en travaillant dans la presse et comme secrétaire général du Théâtre de la Renaissance – établissement où il obtient en 1886 un premier succès avec Tailleur pour dames, comédie en trois actes. Ses pièces suivantes sont cependant des échecs. Refusant la carrière d’acteur qu’on lui propose, le jeune auteur voit sa persévérance récompensée en 1892 grâce au succès de Monsieur chasse ! au Théâtre du Palais-Royal et au triomphe de Champignol malgré lui au Théâtre des Nouveautés, ces deux salles étant amenées à devenir ses deux scènes de prédilection.

Dès lors, le succès ne quittera pratiquement plus Feydeau qui est reconnu comme le « prince des vaudevillistes », ainsi que l’écrit Le Figaro. Cette suprématie dans le genre du vaudeville – dont il est un des trois maîtres au XIXe siècle après Scribe et Labiche – est acquise grâce à des vaudevilles en plusieurs actes, créés de 1892 à 1908, dont chacun semble repousser les limites du genre. En citer les principaux titres permet de mesurer la popularité que ce répertoire a gardé à notre époque : Un fil à la patte (1894), L’Hôtel du Libre-Échange (1894), Le Dindon (1896), La Dame de chez Maxim (1899), La main passe (1904), La Puce à l’oreille (1907), Occupe-toi d’Amélie (1908). Feydeau, certes, est parfois moins heureux quand il s’aventure dans l’opérette (Le Billet de Joséphine en 1902, L’Ȃge d’or en 1905) et la comédie (Le Ruban en 1894), voire même quand il donne une suite à La Dame de chez Maxim avec La Duchesse des Folies-Bergère en 1902. Lui qui est regardé avec condescendance par le milieu littéraire parvient néanmoins à faire accepter à son public une comédie plus sérieuse, Le Bourgeon, créée en 1905 au Théâtre du Vaudeville. Alors qu’il est passé maître dans la construction des intrigues, il n’hésite pas à se tourner à partir de 1908 vers un autre type de pièces dont – comme il l’écrit en 1913 – « le comique est tout entier dans les caractères et non plus dans les ‘situations’ ». Cinq farces conjugales en un acte illustrent cette nouvelle veine : Feu la mère de Madame (1908), On purge Bébé ! (1910), Mais n’te promène donc pas toute nue ! (1911), Léonie est en avance (1911), Hortense a dit « J’m’en fous » (1916). Mais la réussite de ces cinq ouvrages masque mal les difficultés désormais rencontrées par Feydeau dans le genre du vaudeville proprement dit. Cent millions qui tombent et On va faire la cocotte ne peuvent être joués car l’écrivain ne parvient pas à en terminer le dernier acte. Séparé dès 1909 de son épouse, Marie-Anne Carolus-Duran, Feydeau doit entrer dix ans plus tard dans un sanatorium de Rueil-Malmaison car il souffre des premières atteintes d’une méningo-encéphalite syphilitique. Il y meurt en juin 1921.

Regardé comme un simple amuseur par ses contemporains, à l’exception des plus perspicaces, Feydeau a acquis au fil du XXe siècle le statut de grand auteur dramatique auquel son génie comique et dramaturgique lui donne incontestablement droit et ce dont témoigne l’entrée de douze de ses pièces au répertoire de la Comédie-Française à partir de 1941. La postérité a ainsi ratifié le jugement du quotidien Comœdia qui, lors du décès de l’écrivain, louait ses pièces pour « la qualité de leur comique, la largeur de leur style, l’observation aiguë et subtile qu’elles renferment, l’impression de large vérité humaine qu’elles nous laissent. » Monté aussi bien par les amateurs que les professionnels, traduit dans le monde entier, adapté au cinéma et à la télévision, Feydeau est devenu un classique.

Jean-Claude Yon, directeur d’études à l’EPHE, spécialiste de l’histoire des spectacles

À lire : 

• Biographie :
GIDEL, Henry, Georges Feydeau, Flammarion, 1991

• Ouvrage critique :
HEYRAUD, Violaine, Feydeau, la machine à vertige, Classiques Garnier, 2012

• Georges Feydeau en cinq pièces :
J.-C. Yon (éd.) Un Fil à la patte, de G. Feydeau, Paris, col. Folio Théâtre, Gallimard, 2013
J.-C. Yon (éd.) L’Hôtel du Libre-Echange, de G. Feydeau, Paris, coll. Folio Théâtre, Gallimard, 2020
Abirached (éd), Le Dindon, de G. Feydeau, Paris, coll. Folio Théâtre, Gallimard, 2001
Corvin (éd.), La Dame de chez Maxim, de G. Feydeau, Paris, coll. Folio Théâtre, Gallimard, 2011
Corvin (éd.), On purge bébé, de G. Feydeau, Paris, coll. Folio Théâtre, Gallimard 2012

Le Dindon, photographie, 1896 © Gallica | BNF

Actualités

Comédie-Française | La Puce à l’Oreille, mis en scène par Lilo Baur

Pour sa cinquième mise en scène à la Comédie-Française, Lilo Baur se saisit de La Puce à l’oreille, pièce rocambolesque de Feydeau qui n’y a pas été montée depuis 1978. Elle rassemble tous les ingrédients qui ont fait la réputation du maître du vaudeville : situations burlesques et quiproquos enchâssés auxquels il ajoute le thème du sosie et un imparable stratagème pour faire disparaître les couples adultères.

Pour en savoir plus : Dates des représentations et billetterie sur le site de la Comédie-Française.

Compagnie Les Mains dans les poches | Feydeau chambre 21, le vaudeville dont Georges Feydeau est le héros

Georges Feydeau a fini fou. Interné dans une maison de santé, à Rueil-Malmaison, de 1919 à 1921. Le meilleur moyen de célébrer le centenaire de sa mort n’est peut-être pas de mettre en scène une de ses propres pièces mais d’en écrire une nouvelle. Ecrire non pas une pièce historique mais, à partir de sa vie, écrire une comédie où Georges Feydeau, enfermé dans la chambre de son pavillon et enfermé dans sa propre folie, devient le héros de son propre vaudeville. Et un homme qui connait aussi bien les mécanismes du vaudeville ne peut que s’échapper par la grande porte.

Pour en savoir plus : Dossier de présentation de la pièce disponible ici. Plus d’informations sur les dates de représentation sur le site de la compagnie Les Mains dans les poches.

Grenier de Toulouse | Un Fil à la patte, avec Pierre Matras & Muriel Darras, les jeudi 17 et vendredi 18 juin à 20h00

Deux ouvreurs accueillent et placent les spectateurs. Enfin le rideau s’ouvre… sur rien.
En lieu et place d’un décor majestueux, le public découvre, médusé, deux pauvres malles abandonnées sur scène. Une lettre apprendra que tous les comédiens du Grenier de Toulouse ont quitté le projet.
Dans un acte désespéré, un des ouvreurs force son collègue jouer les acteurs de circonstance pour « montrer » au public ce qu’il a vu des répétitions et de « fil » en aiguille, ils vont, presque malgré eux, interpréter tous les personnages de cette folle comédie.

Pour en savoir plus : Plus d’informations sur le site du Grenier de Toulouse.

Collection Folio Théâtre | L'Hôtel du Libre-Echange, édition de Jean-Claude Yon

Dans le Paris de la Belle Époque, tromper sa femme – même quand il s’agit de l’acariâtre Angélique Pinglet – n’a rien d’aisé. Pour serrer dans ses bras la jolie Marcelle, femme de son ami et collaborateur l’architecte Paillardin, Pinglet va devoir affronter une nuit de cauchemar et, dans l’hôtel borgne où il a réussi à l’attirer, échapper à tous ceux qui ne devraient pas se trouver là…
Georges Feydeau, associé ici à Maurice Desvallières, repousse une fois de plus les limites de la mécanique vaudevillesque : comme Pinglet, spectateurs et lecteurs ne sont pas près d’oublier l’Hôtel du Libre-Échange…

Pour en savoir plus : Georges Feydeau, Maurice Desvallières, L’Hôtel du Libre-Echange, éd. Gallimard, collection Folio théâtre, Paris, 2020.

Comédie Saint-Michel | Tailleur pour dames, par la compagnie Oxymore

Adultère, mensonges, quiproquos et rebondissements en pagaille… Une comédie désopilante de Feydeau menée tambour battant !

Pour en savoir plus : Plus d’informations et dates des représentations sur le site de la Comédie Saint-Michel.

Règles de la maison : ne jamais contrarier Madame et ne pas traîner au bal toute la nuit. (En cas de non-respect des règles, ne pas tenter de fuir.) Passer un mauvais quart d’heure en rentrant chez lui, le brave Lucien s’y prépare. Quand on s’attarde au bal jusqu’à quatre heures du matin en laissant Madame seule à la maison, la sanction semble assez inévitable. En revanche, la mort de sa belle-mère et la romance improbable entre la bonne et le porteur de la mauvaise nouvelle, avouons-le, il ne s’y attendait pas. Les cris, les évanouissements, les baisers volés et les quiproquos vont rythmer une nuit pas tout à fait comme les autres.
Soyez attentifs, de nombreuses petites surprises se sont glissées dans le texte original de Feydeau !

Pour en savoir plus : Au théâtre du Gouvernail (Paris) du 8 au 9 juin, au théâtre des Italiens (Avignon) du 7 au 31 juillet.

Tout ce qui fait le sel des vaudevilles de Feydeau se retrouve dans ces Pièces courtes, parfois en un acte, comme autant de sketches. ” C’est le mouvement qui constitue le véritable secret de Feydeau. L’auteur en était d’ailleurs parfaitement conscient puisqu’il y voyait ” … la condition essentielle du théâtre et par suite le principal don du dramaturge. ” C’est pourquoi il était impitoyable pour les acteurs qui ne respectaient pas le tempo qu’il avait expressément prévus pour tel ou tel passage de ses pièces.
Ce mouvement rapide est suscité par l’abondance frénétique des péripéties qui, modifiant sans cesse la situation du héros, le font passer constamment de la terreur au soulagement et vice versa…

Pour en savoir plus : Georges Feydeau, Pièces courtes, monologues, vaudevilles, éd. présentée par Henry Gidel, éditions Omnibus, Les Presses de la Cité, Paris, 2021.

Georges Feydeau est plus connu pour ses vaudevilles que pour ses nombreux monologues, tout aussi délectables et brillants que ses plus grandes pièces (Un fil à la patte, Le dindon, On purge bébé, Mais n’te ne promène donc pas toute nue, etc…) Bien qu’il s’agisse d’un seul en scène, ce spectacle respecte à la ligne tous les codes du théâtre de cette époque, en en faisant une pièce de théâtre à part entière. Et pour cause, la mise en scène respecte au mieux l’état d’esprit de Georges Feydeau qui a écrit la plupart de ces monologues pour Coquelin Cadet, sociétaire de la Comédie-Française.

Pour en savoir plus : Plus d’informations sur le site officiel de Clément Brun (clementbrun.com). Prochaines représentations le 26 juin au Théâtre L’Alphabet à Nice et au Petit Théâtre de Valbonne le 11 septembre.

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