DEVENIR MÉCÈNE

Été 1871
Rimbaud écrit Le Bateau ivre

Arthur Rimbaud compose le poème du « Bateau ivre » dans la touffeur estivale d’un été à Charleville, sur les bords assoupis de la Meuse. Il a dix-sept ans. La région ardennaise porte les stigmates du récent conflit franco-prussien et à Paris, le gouvernement révolutionnaire de la Commune a pris fin au cours de l’atroce « semaine sanglante » du mois de mai 1871. Par son exceptionnelle longueur et la jeunesse de son auteur, par ses audaces verbales et sa puissance suggestive, son lyrisme ardent et sa liberté provocante, « Le Bateau ivre » est aussitôt perçu comme un chef-d’œuvre hors-norme par les artistes regroupés autour de Paul Verlaine ou de Stéphane Mallarmé, autres orfèvres du Verbe.

 « On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans » : Arthur Rimbaud a à peine cet âge-là quand, venant de Charleville, il est accueilli à Paris par Paul Verlaine à la fin septembre 1871, après avoir correspondu avec lui pendant l’été précédent. Un an plus tôt, il avait recommandé la lecture des Fêtes galantes à son professeur de français en première, Georges Izambard, dans une lettre du 25 août 1870 où, se sentant « exilé dans sa patrie », envahie de Prussiens, il lui confiait : « À bientôt, des révélations sur la vie que je vais mener après… les vacances… »

En fait, dès le 29 août, il s’était enfui à Paris, y avait été arrêté, emprisonné, libéré enfin après la défaite du 4 septembre. Et, au retour d’un double séjour à Douai dans la famille d’Izambard, il lui écrivait, dans ce Charleville toujours menacé, où il avait l’impression de « [s]e décomposer dans la platitude, dans la mauvaiseté, dans la grisaille » : « je m’entête affreusement à adorer la liberté libre ».

Cette liberté libre, il l’adore plus que jamais en 1871, après la Semaine sanglante de la fin mai et l’échec de la Commune de Paris, et c’est au cours de l’été que, dans sa ville natale, il écrit « Le Bateau ivre ». Son camarade d’école, Georges Izambard, devenu son ami, en a témoigné dans ses souvenirs, et en particulier dans une brève biographie de Rimbaud publiée en 1923. « La veille de son départ – fin septembre 1871 –, écrit-il, « Rimbaud me lit Bateau ivre. “J’ai fait cela”, dit-il, “pour présenter aux gens de Paris”.

Introduit très tôt par Verlaine dans le cercle des « Vilains Bonshommes », – en fait des artistes et des écrivains de talent –, le jeune Arthur, tout fier de ce que Delahaye appelle « cette liberté conquise enfin », y lut ou y récita le 30 septembre certains de ses vers, très probablement les cent vers du « Bateau ivre », et l’un des témoins, Léon Valade, écrivit à un habitué absent ce jour-là : « C’est un génie qui se lève. » Stéphane Mallarmé, qui fréquentait depuis peu, et irrégulièrement, ces dîners, se rappelle y avoir vu Rimbaud une seule fois, semble-t-il le 2 décembre 1871, ou peut-être en 1872, et ce jour-là, à l’en croire : pas de poèmes, « la bouche, au pli boudeur et narquois, n’en récita aucun ». Mais, dans sa lettre à Harrison Rhodes qui fut publiée aux États-Unis en mai 1896, il salue dans « Le Bateau ivre » un « chef-d’œuvre », il en cite cinq strophes et affirme « qu’il faudrait dérouler le tout comme primitivement s’étire un éveil génial ».

Ce chef-d’œuvre était volontaire, puisque Rimbaud s’était imposé le chiffre de cent vers, tels ces « cent hexamètres » dont il est question pour un poème sans doute perdu, « Les Amants de Paris », dans sa longue lettre dite « du Voyant », adressée de Charleville à Paul Demeny, poète de Douai et ami d’Izambard, le 15 mai 1871. Verlaine, qui le révéla aux lecteurs en 1883-1884 dans la revue Lutèce et la première série des Poètes maudits – c’est-à-dire, il l’a précisé, des « Poètes absolus » –, a salué dans « Le Bateau ivre » le « délicat miracle » qui permet au lecteur ou à l’auditeur d’« entrer dans l’empire de la Force splendide où nous convie le magicien ». La postérité a confirmé ce jugement. Pour beaucoup de lecteurs, « “Le Bateau ivre” est le poème de Rimbaud qu’ils préfèrent, et il y a quelque temps Le Figaro littéraire le plaçait en tête des poèmes français adorés, juste avant « Le Cimetière marin » de Paul Valéry.

Tout commence par une libération, permettant l’entrée dans la « liberté libre ». Et Rimbaud l’a imaginée d’après ses lectures d’adolescent, en particulier La Prairie de Fenimore Cooper, avec les Peaux-Rouges qui massacrent les haleurs et libèrent ce bateau du commerce des produits dont il est chargé. Ce bateau n’est autre que lui-même, à la faveur d’une métaphore longuement filée, et le voici « dans[ant] sur les flots », « baign[ant] dans le Poème / De la Mer ».

C’est une entrée en effet dans un monde infiniment poétique, où se multiplient les couleurs, les lumières, les « sèves inouïes » d’une vie nouvelle. La liberté libre se prolonge et s’amplifie dans une ivresse de liberté qui, comme toute ivresse, peut être suspecte d’entraîner l’excès. Et c’est pourquoi bientôt aux merveilles viennent se mêler des monstres, tandis que les « sèves inouïes » qui circulent dans les flots font place à des « fleurs d’ombre aux ventouses jaunes » beaucoup plus inquiétantes. Dans cet excès de vie, la mort retrouve sa place, avec les cadavres des noyés et les menaces de plus en plus lourdes qui pèsent sur le bateau lui-même.

D’où la naissance et l’amplification de la crainte pour ce bateau ivre qui dit « je » et qui est conscient de l’excès de son ivresse. Il pleure, il s’interroge, il est déçu, il est même prêt à une sorte de suicide : « Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer ! »

Mais les deux strophes finales reviennent vers l’enfant, vers la modeste « flache » ardennaise qui lui suffisait pour lâcher « un bateau frêle comme un papillon de mai ». Elle peut encore le protéger des horreurs de la guerre récente, de la Commune et des déportations qui ont suivi sur les « pontons », ce dernier mot qui ne pouvait que rappeler aux lecteurs ou aux auditeurs du « Bateau ivre », les horreurs récentes en Nouvelle-Calédonie.

Pierre Brunel, professeur émérite en littérature comparée de la Faculté des lettres de Sorbonne Université, membre de l’Académie des sciences morales et politiques

Portrait photographique d’Arthur Rimbaud, par Carjat
© Wikicommons
Les méandres de la Meuse, carte postale ancienne
© Archives départementales des Ardennes

À lire :

Pierre Brunel, Le Bateau ivre d’Arthur Rimbaud. Un texte. Une voix, Lormont, Le Bord de l’eau, collection « Études de style », 2017

Paul Verlaine, Ecrits sur Rimbaud, Paris, Rivages Poche, Petite bibliothèque, 2019

Pierre Brunel, Ce sans-cœur de Rimbaud, Paris, Verdier, Poche, 2009

Arnaud Santolini, Le Bateau ivre. Une fabrique du désordre, Presses Universitaires de Rennes 2018

René Boulanger et Jean-Pierre Heule, Le Bateau ivre d’Arthur Rimbaud. Le Souffle d’une Odyssée sauvage, éditions Wapica, Belgique, 2019

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Arthur Rimbaud dessiné par Paul Verlaine
© Wikicommons
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