DEVENIR MÉCÈNE

L'image de la fable

Les fables de La Fontaine sont inséparables du corpus iconographique qui, dès leur première édition, les a toujours accompagnées. Mais si le texte reste fidèle à la plume de Jean de La Fontaine, inchangé depuis 400 ans, nombre d’artistes se sont succédé à l’exercice d’illustration de ces fables. Ils nous donnent l’occasion d’apprécier la grande variété, non seulement des techniques et des styles, mais aussi des interprétations, qui nous apparaissent alors comme autant de manières différentes d’appréhender les fables.

Les fables les plus connues, et les plus étudiées à l’école, arrivent souvent avec leur lot d’images d’illustration vues et revues tant de fois qu’elles nous apparaissent presque comme des stéréotypes. « Le corbeau et le renard » nous évoque aussitôt Maître Corbeau, camembert rond comme une lune dans le bec, perché sur sa branche, et Maître Renard, quelques mètres plus bas, oreilles et museau dressés vers l’objet de sa convoitise. Cette image, nous savons d’où elle nous vient, nous connaissons la fable, et les échos de sa morale nous parviennent encore depuis les lointains de notre enfance. Mais la plupart d’entre nous seraient bien incapables de citer l’artiste qui a créé cette image, ou d’en citer au moins un qui l’a reproduite. C’est que celle-ci, par sa reproduction enthousiaste et assidue pendant quatre siècles, est comme la résultante de l’application de nombreux calques, qui illustreraient le même sujet mais différemment. Ils ne donnent ainsi plus qu’à voir une image floue, aux contours indécis mais dont seules les masses principales peuvent se préciser. Notre cerveau recompose alors une image qui est la moyenne de toutes les versions, à la fois vraie et inexacte, mais une image qui n’a jamais réellement existé. C’est cette image qui nous reste en mémoire bien après avoir appris la fable. Quand nous oublions le texte, qu’il n’y a plus dans notre souvenir que de vagues rimes et une morale dont nous connaissons le sens mais pas exactement la forme, il ne reste plus que l’image, anonyme et intemporelle.

Cela nous laisse à penser que l’illustration possède une existence propre, vivante, au-delà du texte qui, lui, est sacré et immuable. Au contraire d’une œuvre unique, comme un tableau, ou même d’une œuvre reproductible comme une gravure, l’illustration de texte est un sujet dont tout artiste peut s’emparer, à plus forte raison avec les sujets intemporels et universels des fables de La Fontaine. Les artistes se sont pourtant appliqués à réinventer inlassablement, chacun à leur manière, ces scènes si célèbres.

Il nous serait impossible de faire un répertoire exhaustif de toutes les illustrations des fables. Ce dossier se propose plus modestement de donner un aperçu de la fertilité de l’imagination des artistes en présentant les éditions illustrées les plus connues et leurs caractéristiques, ainsi que d’autres moins connues, et en proposant quelques axes d’études. On pourra ainsi s’interroger sur :

  1. L’évolution du style et de la technique : on reconnaît bien dans les vignettes de François Chauveau, premier illustrateur des fables en 1668, le soin dans l’équilibre des masses et l’harmonie de la composition propres au style du Grand Siècle. Les illustrations de Jean-Baptiste Oudry (doc.1) au XVIIIe siècle reflètent le goût pour les scènes de chasse et la consécration récente du paysage en tant que genre à part entière : les arrière-plans occupent plus de place et participent pleinement à la compréhension des scènes. Au siècle suivant, Gustave Doré déploie tout son imaginaire romantique pour créer des scènes sombres aux décors menaçants, où surnage une impression générale de terreur mêlée de fascination. Si la gravure a longtemps été la technique privilégiée pour illustrer les ouvrages, apparaissent au XIXe siècle de nouvelles techniques d’impression en série, plus rapides, moins coûteuses. Celles-ci permettent une introduction de la couleur très opportune pour viser un nouveau public, vers lequel tout l’intérêt de la presse et de l’édition se porte au moment de l’avènement de l’école républicaine : les enfants.

     

  2. Les caractéristiques formelles, par exemple le choix du format de l’illustration et de sa disposition par rapport au texte : on peut retrouver une organisation commune à toutes les illustrations d’une édition. François Chauveau (doc.2) emploie par exemple des vignettes carrées, disposées systématiquement en-dessous du titre, Gustave Doré un bandeau et parfois une illustration en pleine page… Les illustrations de Boutet de Monvel accompagnent au contraire le texte dans sa mise en page.

  3. La vision de l’illustrateur : le travail de l’illustrateur est fait de décisions pleinement personnelles, depuis le choix du moment illustré, jusqu’à la façon dont il choisit de représenter les personnages et le décor. Ainsi, souvent est choisi le moment décisif de la fable, ou celui qui pourra être rendu de la façon la plus frappante. Pour « Les animaux malades de la peste », Chauveau et Oudry choisissent celui où l’âne est désigné comme coupable par les autres animaux.

    Le choix de plusieurs illustrations peut être un moyen de contourner ce choix du moment unique : Boutet de Monvel avec un découpage tabulaire donnant une vision synoptique de l’histoire (doc.3), ou Benjamin Rabier qui use d’illustrations aux formats divers.
    Un autre choix crucial réside dans le degré d’humanisation donné aux personnages animaux : parfois une simple attitude ou une expression humanoïdes (Granville, Delierre…), parfois des animaux en habits, dont il ne reste d’animal que la tête ou quelques détails de la physionomie (Granville, Félix Lorioux…). Le traitement peut être fait avec plus ou moins de naturalisme et de détails.

  4. Le ton donné à l’illustration. Dans tout le panel d’émotions distillées dans les fables, l’artiste n’a plus qu’à piocher, et à en accentuer l’un ou l’autre des caractères : du rire, à l’émotion ; de l’attendrissement devant l’aspect touchant de certains personnages, à la stupeur devant la violence de certaines scènes. Des illustrations inquiétantes de Gustave Doré (doc.4) aux animaux attachants et malicieux de Boutet de Monvel, il y a tout un monde, et pourtant elles illustrent les mêmes fables, que nous pouvons reconnaître d’instinct aussi bien chez l’un que chez l’autre.

     

Tchéring Bazire
Diplômée en muséologie, École du Louvre
Doc. 1. Jean-Baptiste Oudry, illustration pour
"Le renard et la cigogne", 1729-1734
© BNF | Gallica
Doc. 2. François Chauveau,
illustration pour "Le corbeau et le renard", 1668
© BNF | Gallica
Doc. 3. Louis-Maurice Boutet de Monvel,
illustration pour "Le lièvre et la tortue", 1888
© BNF | Gallica
Doc. 4. Gustave Doré,
illustration pour "Le chêne et le roseau", 1868
© BNF | Gallica
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