DEVENIR MÉCÈNE

La négociation du traité franco-allemand : une diplomatie en enfer

L’enchevêtrement est complet entre les événements révolutionnaires de la Commune et les négociations du traité mettant fin à la guerre franco-allemande. Pour la France, ce traité léonin n’est pas seulement un effondrement diplomatique, il est aussi perçu comme une humiliation, du fait des conditions dans lesquelles il a été négocié, sous la menace d’un Bismarck alors au sommet de sa puissance.

La chronologie parle d’elle-même : le 28 janvier 1871, capitulation de Paris et signature de l’armistice (voir notre dossier 1870-1871 – Institut de France) ; le 26 février, signature des préliminaires de paix ; le 18 mars, début de la Commune de Paris ; 24 mars, début des négociations du traité franco-allemand à Bruxelles ; 28 mars, proclamation de la Commune de Paris ; 4 mai, Bismarck exige le déplacement de la négociation en Allemagne ; le 10 mai, signature du traité de paix à Francfort ; du 21-28 mai : écrasement de la Commune (Semaine sanglante).

Négocié dans les pires conditions possibles, celles d’une guerre civile en France, le traité de Francfort achève une véritable « descente aux enfers » de la diplomatie française qui a commencé, en réalité, avec la guerre elle-même. En juillet 1870, la crise de la « dépêche d’Ems » (voir l’entretien : « Juillet 1870 : la guerre pour une « infox » ?) est déjà une faillite de la diplomatie, habilement provoquée par Bismarck pour bloquer toute négociation. Après la défaite de Sedan et la chute de l’Empire, les responsables de la République, dont le ministre des Affaires étrangères Jules Favre, échouent dans leurs premiers pourparlers avec Bismarck, qui leur fait entrevoir d’emblée la perte de l’Alsace. Échec de la mission diplomatique d’Adolphe Thiers dans les grandes capitales européennes, où il va chercher non des alliés, mais un minimum de soutien. Échec encore lorsque la diplomatie française attire l’attention sur toutes les infractions au droit international commises par les Prussiens : l’Europe laisse faire le siège et le bombardement de Paris sans dire mot. Échec toujours lors de la conférence des grandes puissances à Londres en janvier 1871, relative au statut de la Mer Noire, à laquelle Bismarck empêche Jules Favre de se rendre en personne.

Les préliminaires de paix, conclus par Thiers, désormais chef de l’Exécutif, prévoient la perte du nord de la Lorraine et de toute l’Alsace, mais sans Belfort, tandis que la France devra verser 5 milliards de francs-or en 3 ans. La ratification du traité par l’Assemblée réunie à Bordeaux, suivie de l’entrée des troupes allemandes à Paris, sont parmi les causes de la Commune.

Il est convenu que les négociations du traité de paix définitif devront avoir lieu dans un pays neutre. Bruxelles est choisie. La France et l’Allemagne y envoient leurs plénipotentiaires.

Mais le 18 mars, alors qu’au Quai d’Orsay, on met la dernière main aux instructions qui doivent être envoyés aux négociateurs français à Bruxelles, l’insurrection éclate à Paris. Le Ministère des Affaires étrangères doit quitter ses bureaux en catastrophe, emportant le maximum de dossiers. Les services s’installent dans quelques salles du Château de Versailles, tandis que le ministre et Thiers sont à la Préfecture. C’est dans ces conditions matérielles chaotiques que le gouvernement français s’efforce de suivre la négociation du traité. Thiers s’y implique directement, en même temps qu’il affronte la Commune.

À Bruxelles, les plénipotentiaires français négocient le moindre détail du futur traité pour en atténuer les effets : tracé de la nouvelle frontière, notamment autour de Belfort ; sort des populations ; conditions de l’occupation ; clauses financières, etc. Tandis que les Communards contrôlent Paris, chacun se demande, en France et en Europe, si l’Exécutif dirigé par Thiers tiendra longtemps ou s’il sera renversé par les révolutionnaires. Bismarck menace même de faire intervenir l’armée prussienne contre la Commune, s’il estime le gouvernement français incapable d’en venir à bout.

Le Chancelier de l’Empire allemand entend tirer avantage de cette situation désastreuse pour conclure le traité au plus vite, avant que Thiers n’ait repris le contrôle de Paris. Estimant que les discussions sont trop lentes à Bruxelles, il convoque les plénipotentiaires sur le sol allemand et impose une sorte d’ultimatum. Thiers envoie le ministre Jules Favre à Francfort, où Bismarck l’obligera à conclure et à signer le traité dès le 10 mai. Les gravures représentant Bismarck imposant le traité aux Français par un geste comminatoire, ne sont pas loin de la réalité. On s’en souviendra en 1919.

 

Yves Bruley,

Maître de conférences h.d.r. à l’École Pratique des Hautes Études

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