DEVENIR MÉCÈNE

Mai 1721
Montesquieu publie les Lettres persanes

Dès leur parution en 1721 à Amsterdam, les Lettres persanes de Charles Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu, remportent un grand succès. Elles sont aussitôt interdites en France : ce roman, qui se présente comme la correspondance de deux voyageurs persans, est en effet une critique féroce de la société française, et bien au-delà, des fondements de la religion et du pouvoir politique. À la fin du règne de Louis XIV et au début de la Régence, ces deux voyageurs, Usbek et Rica, découvrent la France et portent sur elle un regard plein d’étonnement, non sans révéler leurs propres contradictions. Œuvre trois fois centenaire d’un grand philosophe des Lumières, les Lettres persanes sont traversées par des questionnements sociologiques, politiques et philosophiques d’une brûlante actualité.

Portrait de Montesquieu, d’après Jacques-Antoine Dassier © Wikicommons / Château de Versailles

Avec les Lettres persanes de Montesquieu s’ouvre en 1721 le temps des Lumières : esprit critique, combat contre des institutions sclérosées et des modes de pensée archaïques, refus d’une autorité absolue – tout y est déjà. Pourtant, rien ne destinait à un tel coup d’éclat ce notable de Bordeaux, qui a hérité de grands biens, dont l’imposant château de La Brède, et d’une charge au parlement qui en a fait un juge ; rien, sauf le refus de tous les préjugés et le souci de comprendre en profondeur les sociétés humaines – ce qui le conduira en 1748 à publier L’Esprit des lois, véritable fondement des démocraties modernes.

Entre ces deux œuvres que tout semble opposer, tant la seconde constitue une somme alors que la première se donne l’air désinvolte, se manifeste une continuité : celle des thèmes et des idées, et surtout la conviction commune que les gouvernements doivent avoir pour objet le bonheur des individus, et que la philosophie passe par le plaisir de la lecture. C’est pour cela que les Lettres persanes, publiées sous l’anonymat en mai 1721 à Amsterdam et aussitôt interdites en France, ont connu depuis cette date un immense succès.

Louis XIV est mort en 1715, et la Régence fait désormais souffler un vent de liberté mais aussi d’inquiétude, tandis que la société française peine à se remettre des guerres qui ont épuisé les finances du royaume, puis de l’éclatement d’une énorme bulle spéculative (le « système » de Law). Que va devenir la France, où l’on aspire à un monde nouveau mais où demeurent des institutions anciennes, qui en assurent la stabilité tout autant que l’immobilité ? La religion catholique s’impose partout, réglant les mœurs, dictant les conduites, punissant sans pitié tout ce qui ose s’écarter de ses dogmes ; dans les Lettres persanes, elle apparaît d’emblée comme le principal obstacle aux valeurs essentielles qui définiront le siècle qui s’ouvre : la raison et la liberté, la liberté par la raison.

Rien ne peut ni ne doit échapper à l’arme principale de Montesquieu : le rire, qui pulvérise les prétentions du pape ou du roi, des nobles imbus de leur origine comme des bourgeois enrichis, car il sait railler les ridicules de Français vaniteux et avides de modes nouvelles, ou encore les fausses sciences, en un mot toutes les illusions que se crée l’esprit humain pour se donner l’idée de sa grandeur. Rien n’est épargné, la dévotion absurde des chrétiens qui dégénère en superstition, mais aussi la faiblesse des musulmans insensibles à la raison, dont Descartes a énoncé les premiers principes. Le pouvoir politique, despotique en Asie, absolu en France, n’a guère de fondement mieux assuré ; quand il entend dominer les consciences, imposer une religion plutôt qu’une autre, Montesquieu ne peut l’admettre, lui qui a épousé une protestante ; quand il prétend au nom de Dieu interdire l’ultime liberté de l’homme, le droit au suicide, il va jusqu’au bout de sa logique : il montre qu’il méprise la personne humaine.

Le ton n’est plus alors à la dérision, mais à une interrogation grave sur les droits de l’humanité ; l’angoisse se fait jour quand est en jeu l’avenir des sociétés, avec les ravages dus au Système, la France écrasée d’impôts pour le bonheur de quelques-uns, le monde menacé par des armes terribles ou voué à la stérilité par des institutions et des guerres absurdes. Mais bientôt revient l’allégresse, avec une évocation fantaisiste de l’Espagne ou un portrait satirique – car les Lettres persanes ne cessent de surprendre leur lecteur.

Les doutes et les moqueries s’incarnent en deux figures, Usbek et Rica, venus de Perse pour découvrir un monde étranger ; leur regard faussement naïf se pose sur une société qu’ils décrivent avec leurs propres mots, dans les lettres qu’ils adressent à divers correspondants ; comme ils en ignorent les codes et les habitudes, ils en révèlent l’artifice, dénonçant ainsi l’arbitraire des conventions. Mais Usbek, qui a découvert en Europe la liberté de pensée, est aussi le maître despotique d’un « sérail » (harem) où sont enfermées ses femmes, qu’il maintient sous la férule des eunuques : au fil des lettres qu’elles envoient à Usbek, elles apparaissent comme les victimes, parfois consentantes, d’une oppression impitoyable. En se suicidant, son épouse Roxane revendique hautement, dans la dernière des cent cinquante lettres (cent soixante et une dans l’édition posthume de 1758), ce droit à une liberté qu’Usbek, lui-même prisonnier d’un système social, religieux et politique, lui a refusée.

 « Mais comment peut-on être Persan ? » Trois siècles après, la formule la plus célèbre des Lettres persanes garde la même vigueur, contre tous ceux qui croient être au centre du monde et ne s’interrogent pas sur eux-mêmes. Pourra-t-on dire un jour : « mais comment peut-on ne pas être Persan ? » ?

 

Catherine Volpilhac-Auger,
Professeur émérite de littérature française
ENS de Lyon, IHRIM (UMR 5317)
Université de Lyon
Directrice des Œuvres complètes de Montesquieu

 

À lire

Lettres persanes, Jean Starobinski éd., Paris, Gallimard, « Folio Classiques », 2006

Lettres persanes, Société Montesquieu, ENS de Lyon, IHRIM, 2019 (édition conforme à l’édition originale de 1721), en ligne sur le site Montesquieu, Bibliothèque & éditions [ http://montesquieu.huma-num.fr ]

Catherine Volpilhac-Auger, Montesquieu, Paris, Gallimard, « Folio Biographies », 2017

Dossier des Lettres persanes, lettre 77, manuscrit autographe © Gallica / BnF
Vue du château de la Brède © Gallica / BnF

Actualités

Oeuvres complètes en ligne | Montesquieu Bibliothèque et éditions

La Société Montesquieu et l’IHRIM (UMR 5317) s’associent pour présenter l’édition en ligne des œuvres de Montesquieu et la Bibliothèque Montesquieu, sous la direction scientifique de Catherine Volpilhac-Auger. Les éditions critiques se sont ouvertes en 2018 avec les Lettres persanes. Trois nouveaux petits ouvrages ont été publiés en 2020 : une réédition enrichie (De la manière gothique, éd. Pierre Rétat), et deux éditions entièrement nouvelles pour l’Essai sur le goût et Le Temple de Gnide. La Bibliothèque Montesquieu permet par ailleurs d’explorer les livres et les lectures de Montesquieu, grâce à l’édition du catalogue de sa bibliothèque au château de la Brède et à la base de données qui le complète.

Pour en savoir plus : Montesquieu Bibliothèque & éditions

Virgule Magazine | Montesquieu, philosophe des Lumières

En février, Virgule a proposé un grand dossier sur Montesquieu, un philosophe des Lumières. Une biographie présente ce magistrat, curieux de tout et plein d’humour, à qui l’on doit les Lettres persanes parues il y a tout juste 300 ans. Ce roman marque l’avènement du siècle des Lumières en France.

Pour découvrir Montesquieu et les idées des Lumières, dès 10 ans.

Pour en savoir plus : Virgule n°192, Montesquieu, philosophe des Lumières

Société Montesquieu | Toutes les actualités

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Pour en savoir plus : Site internet de la Société Montesquieu

Université Bordeaux Montaigne |
Autour des Lettres persanes : Montesquieu et la fiction

Colloque international à l’occasion du Tricentenaire de la parution
des Lettres persanes.
Avec les soutiens de l’Institut Universitaire de France, le Pôle Culture
et Vie étudiante de l’Université Bordeaux Montaigne, SPH EA 4574, la
Société Montesquieu, la SFEDS, la Librairie Mollat, l’IHRIM UMR 53 17.

Pour en savoir plus : Programme et informations autour du colloque disponibles ici.

Œuvres critiques complètes | ENS Éditions et Classiques Garnier

ENS Éditions et Classiques Garnier s’associent pour publier la première édition critique complète et exhaustive des œuvres de Montesquieu. Sorti le 24 mars 2021, Correspondance III constitue le XXe volume de ce travail éditorial exceptionnel. Il porte sur la correspondance des années 1747 à 1750, alors que Montesquieu prépare avec minutie et prudence la publication de L’Esprit des lois ; il en savoure le triomphe et affronte les critiques, répondant par la Défense de l’Esprit des lois et luttant contre l’Index, tout en soutenant l’académie de Bordeaux contre l’intendant Tourny.

Pour en savoir plus : Montesquieu, Œuvres complètes, Paris, Classiques Garnier.

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