DEVENIR MÉCÈNE

Chapitre 1 : Les mouchards du marquis d’Argenson, le système de John Law et l’héroïsation de Cartouche.

L’héroïsation de Cartouche s’est développée par étapes et a été d’abord l’affaire des classes populaires, dont le soutien est l’exacte contre-partie de l’hostilité que lui inspirent les pratiques policières mises en oeuvre à partir de 1710 sous l’égide du lieutenant général de police d’Argenson. Dotés d’ordres du roi permettant des arrestations et des internements hors de tout contrôle judiciaire, les policiers qui servent le Lieutenant commettent de nombreux abus en se rendant coupables de violences et de corruptions. Dans la lutte contre le crime, ils entreprennent, grâce à ce moyen de pression, de « retourner » des délinquants et les obligent à collaborer en échange de protections. Or, pendant sa cavale, Cartouche met régulièrement la police en échec. En douze mois, d’octobre 1720 au 14 octobre 1721, date de sa capture, il échappe à au moins cinq tentatives d’arrestation assorties de fusillades qui font événement dans la capitale. Appréhendé en janvier 1721, il parvient à s’évader des prisons du For-l’Évêque. Pendant l’instruction de son procès, il tente une ultime évasion des cachots du Grand Chatelet et échoue à quelques mètres de la liberté. Cette longue traque et le suspens qu’elle entretient ont fort probablement joué un rôle déterminant dans la naissance de sa notoriété. Le mois de mai 1721 constitue un moment décisif dans ce processus d’héroïsation : en moins d’une semaine (entre le 21 et le 27), Cartouche enchaîne les exploits en échappant à trois souricières successives. Il s’évapore dans la nuit après une fusillade, ou encore escalade une cheminée par l’intérieur non sans avoir mitraillé les policiers qui le suivaient. Ces audacieuses acrobaties alimentent sa renommée.  En ridiculisant les policiers, déjà largement discrédités, Cartouche devient le champion d’un grand nombre de Parisiens : ennemi numéro un de la police, il est à présent l’ami de nombre de ceux qui la subissent.

La bienveillante sympathie dont bénéficia Cartouche n’est pas seulement populaire : elle gagne des milieux plus huppés et plus cultivés qui ressentent une sorte de fascination pour le personnage. Quelques membres de la bonne société obtiennent en effet l’autorisation de le visiter en prison et, très rapidement, la séduction qu’il exerce sur ces visiteurs se traduit par des portraits élogieux sous la plume des mémorialistes. On vante alors sa dignité, la pureté de ses sentiments à l’égard de sa maîtresse, son courage, son intrépidité, son sang-froid, sa politesse et son bel esprit.

Au lendemain de l’arrestation du bandit, ce regard volontiers élogieux et empreint de sympathie est suffisamment répandu dans la capitale pour susciter, avec de bons espoirs de succès, la production de deux créations théâtrales. Alors que son procès est en cours, les Comédiens Italiens et les Comédiens Français montent chacun, et très rapidement, une pièce dont le bandit est le personnage principal. Ces pièces connaissent un formidable succès pendant trois semaines avant d’être interdites, bien tardivement, par le Parlement. Le Cartouche du Théâtre Français, dont le livret nous est parvenu, endosse la fonction dramaturgique d’un Scapin : au lieu d’être terrifiant, il tient le beau rôle et met les rieurs de son côté. Produit par un théâtre « autorisé » et contrôlé, ce divertissement contribue à faciliter, par l’exemple d’une distance prise avec la norme, l’adhésion des Parisiens cultivés à une image positive et dédramatisée de Cartouche.

En somme, avant de devenir une légende, Cartouche est hissé au rang de héros par des Parisiens qui refusent de cautionner l’acharnement des autorités. Ce mouvement d’opinion sans leader constitue une forme détournée de contestation dans une société où toute critique du pouvoir royal est strictement interdite. Or, l’affaire Cartouche prend place dans une séquence particulièrement agitée de l’histoire de Paris. En effet, dès janvier 1720, simultanément à l’effondrement des actions de la Compagnie des Indes, quelques crimes particulièrement violents commis par des membres des élites alarment les Parisiens. Dès lors, de nombreuses rumeurs répandent l’effroi en relatant des assassinats sanglants et souvent imaginaires. De commentaires en interprétations, la diffusion orale de ces nouvelles attribue cette angoissante insécurité à l’impact du « système de Law ». Les actions de la Compagnie des Indes suscitant une intense spéculation, on accuse cette expérience financière de débrider une soif d’enrichissement menant à la folie meurtrière. En 1721, il est donc urgent de faire comparaître aux yeux de tous des responsables de l’insécurité qui dédouanent le pouvoir et détournent les regards vers les acteurs traditionnels de la délinquance : les voleurs. Par ailleurs, au lendemain de la banqueroute de Law, la capitale compte de nombreux perdants dont les mécontentements s’additionnent : agioteurs professionnels, mais aussi petits porteurs attirés par la spéculation déplorent leurs pertes alors qu’ une intense inflation met en péril le petit peuple : les émeutes se multiplient alors et le Régent mobilise l’armée dans la crainte d’une insurrection générale. Protecteur du « Système » dont la faillite retentissante aura finalement permis au pouvoir d’annuler la moitié de l’immense dette de la monarchie au détriment de ses créanciers, le Régent est la cible de multiples pamphlets le représentant comme un escroc cynique se réjouissant de mener le pays à la ruine.

Pour la population, l’idéalisation de Cartouche est une manière d’exprimer son opposition à un pouvoir à qui elle ne reconnaît pas une moralité suffisante pour exercer la justice. En 1721, Cartouche n’est donc pas un avatar de Robin des Bois mais plutôt un des premiers « ennemi public numéro un », voleurs qui, de Sheppard à Mesrine en passant par Dillinger, s’attirèrent la sympathie de la population contre ceux qui les pourchassaient. Tous offrirent la possibilité de contester à bas bruits un pouvoir jugé indigne.    

 

Patrice Peveri, maître de conférences en histoire moderne, IDHES Paris 8

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