DEVENIR MÉCÈNE

Chapitre 2 : Cartouche au « panthéon immatériel des rebelles »

La renommée de Cartouche ne s’est pas éteinte avec lui. Au contraire, il est aujourd’hui encore inscrit dans notre mémoire collective, en bonne place dans le panthéon immatériel des rebelles. Plusieurs facteurs ont contribué à maintenir son souvenir vivant de générations en générations.  

Tout d’abord, l’ampleur et l’hétérogénéité de la base sociale de ses supporters a joué un rôle très important car elle a déterminé la production d’oeuvres littéraires. Les premières, les pièces de théâtre sont favorables au bandit. Par la suite, dès mars-avril 1722, les autorités percevant l’ampleur de l’héroïsation suscitent l’édition d’une biographie, l’Histoire de la vie et du procès de Louis Dominique Cartouche, publié dans le format économique de la littérature de colportage. Prétendant étancher la soif d’informations des Parisiens, l’ouvrage vise à ternir l’image de Cartouche tout en masquant son conflit avec la police et les mouchards. Cartouche y est présenté comme un « monstre odieux », tueur sanguinaire et maître absolu d’une tentaculaire organisation criminelle secrète – totalement imaginaire – disposant d’affidés infiltrés dans la police et la domesticité de la haute noblesse. 

« [Cartouche] assembla les Confédérés une seconde fois, il leur lu les Lois qu’il avait rédigées par écrit, et il les obligea à faire un serment solennel qu’ils les observeraient toujours. Il exigea d’eux encore qu’ils lui accordassent le pouvoir despotique de punir de mort ceux qui les enfreindraient ; et après l’avoir obtenu, il jura de son côté qu’il ne pardonnerait à personne, pas même à ses propres Frères, que j’ai oublié de dire qu’il avait su débaucher. Depuis ce temps-là, il s’appliqua à former ses Sujets, leur endurcir l’âme, et à habituer leurs mains au vol et leur cœur au meurtre. Il en montra lui-même l’exemple, et bientôt on n’entendit parler dans tout Paris que de gens volés, jetés dans la rivière, et assassinés dans les rues et sur le Pont Neuf. » (Histoire de la vie et du procès de Louis-Dominique Cartouche)

Ce livret s’est vendu tant qu’il fut le seul sur le marché car par la suite, le public du XVIIIe siècle le bouda. Après 1724, il n’est pratiquement plus réédité car, en 1725, parait clandestinement Le Vice puni, de Nicolas Grandval. Empruntant la forme du poème épique, l’ouvrage, s’il est d’une lecture assez exigeante, tranche avec son prédécesseur en fournissant une image beaucoup plus positive du bandit. Ainsi peut-on y lire une anecdote qui fait de Cartouche un justicier. Le bandit, touché par la détresse d’un fourbisseur au bord de la faillite, réunit ses créanciers, les rembourse, puis, avec des complices masqués, les attaque et récupère ses fonds :

Cartouche s’en allait riant comme un perdu,

Lorsqu’un de ses amis le joint tout éperdu.

C’était un fourbisseur enrôlé dans la Clique :

Je vais abandonner, lui dit-il, ma boutique,

Car tous mes créanciers me pressent diablement.

Rassure-toi, pauvre homme, et dors tranquillement :

Va, je sais une Ruse et toute des meilleures :

Assemble-les chez toi ce soir sur les neuf heures,

Donnons-leur à souper. Ainsi dit, ainsi fait :

Ils viennent. On s’attable, on s’en donne, Dieu fait ;

Sur la  fin du repas, Cartouche en sa Caboche,

Ruminant son dessein, vous tire de la poche

Un sac plein de Louis, paye les créanciers,

Et de son Compagnon retire les papiers.

Cela fait : Permettez, Messieurs, que je vous quitte,

Adieu, bonsoir. Il sort et va joindre sa suite.

Mes gaillards remboursés, contents, de bonne humeur,

Font venir à l’envi force vins de liqueur,

Boivent sur nouveaux frais, chacun fait l’agréable,

Minuit sonne : à l’instant ils se lèvent de table,

Ils descendent, s’en vont, puis au sortir de là

À vingt ou trente pas, Cartouche les vola. » (Le Vice puni, Chant huitième)

Ce poème de 119 pages contribuera à ancrer durablement l’image d’un Cartouche redresseur d’injustices sociales. Toutefois, cet opuscule sera supplanté pendant le XIXe siècle par le retour de l’Histoire de la vie et du procès de Louis Dominique Cartouche, réédité à plusieurs reprises. Cette importante diffusion (on compte 15 éditions de 1812 à 1853) a maintenu vivante l’image du bandit en lui permettant de franchir plus d’un siècle, sans toutefois parvenir à flétrir son aura. Par suite, dès la mi-XIXe siècle, historiens, romanciers puis cinéastes ont ressuscité régulièrement Cartouche. Ainsi de 1911 à 2009, on compte 8 adaptations cinématographiques des aventures du bandit. Incarné dans les années soixante par Jean Paul Belmondo, ou plus récemment par Frédéric Diefenthal, le Cartouche d’aujourd’hui a conservé sa stature de rebelle sympathique.

Un fait divers advenu en 1996 montre à quel point son souvenir est encore vivant, au point de servir de modèle à des jeunes gens indignés par les injustices sociales. En 1996, un jeune lycéen de Strasbourg, élève de terminale scientifique, dévalise, avec deux complices, une agence du Crédit Mutuel. Il signe son acte en laissant sur place un texte signé Dominique Cartouche. Appréhendé, il déclare aux policiers que son « rêve  était de monter en haut de la cathédrale et de lancer l’argent aux pauvres. » (Libération, 23 janvier 1996)

La place qu’occupe Cartouche dans notre mémoire collective renvoie à quelques caractéristiques inscrites dans notre culture : une certaine méfiance critique à l’égard des pouvoirs ainsi qu’une forme de légitimité accordée à l’insoumission et à la rébellion.

 

Patrice Peveri, maître de conférences en histoire moderne, IDHES Paris 8

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