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Strasbourg assume l’héritage du quartier de la Neustadt

Depuis 2017, le quartier de la Neustadt est inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco. Il résulte d’un grand projet d’urbanisme lancé à Strasbourg après la première annexion allemande. Aujourd’hui, la population se réapproprie ce patrimoine composé de logements et de bâtiments officiels.

Entretien avec Marie Pottecher, conservatrice en chef du patrimoine, directrice du musée alsacien. Elle a dirigé de 2011 à 2017 l’étude patrimoniale de ce quartier conduite par l’Inventaire général du patrimoine culturel de la Région Grand Est

Comment est né le projet de la Neustadt ?

La ville avait déjà le souhait d’étendre son territoire. Cependant, ce projet n’avait pas abouti par peur de mettre à mal les finances municipales. Surtout, les militaires s’y étaient opposés. En 1871, Strasbourg reste une place-forte, même si durant le siège de l’été 1870 les enceintes de Vauban ont fait la preuve de leur obsolescence et n’ont pas tenu le choc face à la modernité de l’artillerie allemande. Au lendemain du traité de Francfort, le général en chef des armées allemandes demande à l’adjoint faisant office de maire, Jules Klein, ce qui ferait plaisir aux Strasbourgeois. L’extension urbaine revient à l’ordre du jour. Une partie de l’équipe municipale se montre frileuse mais une autre partie de l’opinion, composée d’industriels et de commerçants, comprend les opportunités d’un tel chantier pour le développement économique de la ville.

Quels sont les enjeux ?

L’espace intra-muros de Strasbourg ne s’est pas étendu depuis son attachement à la France à la fin du XVIIe siècle, malgré une forte croissance démographique. Avec l’annexion allemande, la ville passe en plus du statut de préfecture à celui de capitale de Land. Ce n’est pas la même chose ! Strasbourg doit devenir une grande ville avec des bâtiments officiels et des projets architecturaux qui mettront en scène la grandeur de l’Empire. Ce sera une vitrine. Les Allemands veulent aussi donner des gages à la population. Le siège a été difficile. Il a causé des morts et des destructions terribles, comme l’incendie du Temple-Neuf qui abritait la bibliothèque municipale avec plusieurs chefs d’œuvre de l’enluminure européenne. Cet événement a connu un retentissement international. Il faut se racheter. Par ailleurs, pour favoriser l’immigration des « Vieux-Allemands », la ville doit offrir du confort et des opportunités économiques. Enfin, l’aspect stratégique demeure essentiel. Strasbourg reste une place-forte mais la défense militaire reposera sur un système différent avec des forts détachés. L’enceinte devient secondaire. Elle peut être repoussée.

Il s’agit d’un chantier gigantesque. Pouvez-vous nous en donner une idée ?

Oui, l’extension va presque tripler la surface de la ville ! Tout va très vite. Le projet date de 1872, le plan est adopté en 1880. Les travaux commencent. L’Empire construit des édifices officiels : le palais impérial, le siège de l’Assemblée du Reichsland d’Alsace-Moselle, l’Université, de grandes perspectives… Cependant, 90 % des nouveaux bâtiments sont des logements, des logements qualitatifs mais aussi des logements sociaux. Les concepteurs ne veulent pas répéter les erreurs des Mietskazernen de Berlin. Dans ce quartier, tout est pensé pour rendre la vie des habitants agréable.

Qui finance les travaux ?

Jusque dans les années 1895, les principaux édifices publics sont majoritairement portés par l’Empire. Cependant, c’est surtout la ville qui porte cette extension. Elle organise la mise en concurrence des architectes. Elle assure le financement des travaux en s’endettant fortement. Pour rentabiliser l’opération, il faut mener des projets d’envergure afin de construire une ville modèle qui donne envie aux gens de s’y installer. Et cela marche ! On a longtemps pensé que les Alsaciens étaient restés dans la vieille ville et que les Allemands s’installaient dans la ville nouvelle. En réalité, la population était mélangée. Les archives montrent qu’au moins 50% des maîtres d’ouvrage de la Neustadt étaient des locaux.

Comment le quartier évolue-t-il après le départ des Allemands ?

En 1918, la Neustadt n’est pas encore complètement construite. Il reste un bon tiers à finaliser. L’architecte municipal fait partie des premières personnes expulsées par la France mais son adjoint prend le relais. La fin de la guerre n’est pas une rupture. En 1923, un congrès international d’urbanisme se tient à Strasbourg. Beaucoup de spécialistes se montrent enthousiastes de ce qu’ils voient. Il n’y a pas l’équivalent en France à cette époque-là. En revenant dans le giron français, la ville négocie le maintien des spécificités de sa réglementation, mais cela ne va pas toujours sans difficultés. Comme dans d’autres domaines, le retour à la France suscite des tensions et des incompréhensions de part et d’autre, on parle alors de « malaise alsacien ». Puis l’activité va ralentir dans les années 1930 avec la crise de 1929 et l’accroissement de tensions liées à l’arrivée au pouvoir d’Hitler.

Aujourd’hui, quel regard portent les Strasbourgeois sur ce territoire ?

Dans les années 1980, on parlait de quartier allemand. Il y avait un regard dépréciatif global sur l’architecture historiciste du XIXe siècle : ici, c’était encore plus présent car cette architecture était celle de « l’envahisseur ». Je pense que la seconde annexion (1940-1944) s’est confondue avec la première (1870-1918) dans la mémoire collective. En 2010, quand nous avons commencé à travailler sur la Neustadt, nous l’avons ressenti de façon très nette chez certaines personnes qui avaient vécu la Seconde Guerre mondiale. Petit à petit, les mémoires s’apaisent et on peut considérer la première annexion de façon dépassionnée. Les travaux historiques sur ce quartier ont commencé dans les années 1970-1980 puis se sont intensifié à partir de 2010, avec le projet d’inscription au patrimoine mondial de l’Unesco. Nous avons voulu associer la population à ce travail. Beaucoup de gens disaient qu’ils aimaient la Neustadt mais qu’ils n’osaient pas le dire ! Il y a aujourd’hui une réappropriation. Ce quartier n’est pas seulement allemand ou impérial. C’est un mélange de différentes traditions et pratiques, architecturales et urbaines, allemandes et françaises, auxquelles s’ajoute des codes de culture locale. À ce titre, il est plutôt européen !

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