DEVENIR MÉCÈNE

L’Ours et l’amateur des Jardins

Il s’agit de la fable VII du livre VIII des Fables choisies, publié en 1678. Le fonds Erhard comprend 33 illustrations de cette fable. L’ensemble des illustrations proposées se concentre sur la scène qui va du vers 48 au vers 56.

Bouchot (dessin) et Trichon (gravure)
Imagerie d’Épinal
Gustave Doré
A. Grippar
Paul Bernardin
E. Bataille
Caricature parue dans Le Charivari
L. Mimard
Gustave Doré
Reproduction d’Oudry coloriée à l’aquarelle
Gouget
Grandville et Julien

Pistes pédagogiques

• Par quels procédés l’auteur fait-il naître le sourire dans ce passage ? Choisissez quatre images placées délibérément sous le signe de l’humour. Quels en sont cette fois les ressorts ?
• Certains illustrateurs ont choisi au contraire de dramatiser la scène. Choisir quatre images qui privilégient la mise en scène du danger et en étudier les procédés. De quels vers de la fable peut-on rapprocher ce parti-pris ?
• Etudier le registre de l’évocation des jardins dans le texte. De quelles images peut-on le rapprocher ? Pourquoi ?

L’Ours et l’Amateur des jardins

Certain Ours montagnard, Ours à demi léché,
Confiné par le sort dans un bois solitaire,
Nouveau Bellérophon vivait seul et caché :
Il fût devenu fou ; la raison d’ordinaire
N’habite pas longtemps chez les gens séquestrés :
Il est bon de parler, et meilleur de se taire,
Mais tous deux sont mauvais alors qu’ils sont outrés.
Nul animal n’avait affaire
Dans les lieux que l’Ours habitait ;
Si bien que tout Ours qu’il était
Il vint à s’ennuyer de cette triste vie.
Pendant qu’il se livrait à la mélancolie,
Non loin de là certain vieillard
S’ennuyait aussi de sa part.
Il aimait les jardins, était Prêtre de Flore,
Il l’était de Pomone encore :
Ces deux emplois sont beaux. Mais je voudrais parmi
Quelque doux et discret ami.
Les jardins parlent peu ; si ce n’est dans mon livre ;
De façon que lassé de vivre
Avec des gens muets notre homme un beau matin
Va chercher compagnie, et se met en campagne.
L’Ours porté d’un même dessein
Venait de quitter sa montagne :
Tous deux par un cas surprenant
Se rencontrent en un tournant.
L’homme eut peur : mais comment esquiver ; et que faire ?
Se tirer en Gascon d’une semblable affaire
Est le mieux : il sut donc dissimuler sa peur.
L’Ours très mauvais complimenteur,
Lui dit : « Viens-t’en me voir. » L’autre reprit : « Seigneur,
Vous voyez mon logis ; si vous me vouliez faire
Tant d’honneur que d’y prendre un champêtre repas,
J’ai des fruits, j’ai du lait : ce n’est peut-être pas
De Nosseigneurs les Ours le manger ordinaire ;
Mais j’offre ce que j’ai. » L’Ours l’accepte ; et d’aller.
Les voilà bons amis avant que d’arriver.
Arrivés, les voilà se trouvant bien ensemble ;
Et bien qu’on soit à ce qu’il semble
Beaucoup mieux seul qu’avec des sots,
Comme l’Ours en un jour ne disait pas deux mots
L’homme pouvait sans bruit vaquer à son ouvrage.
L’Ours allait à la chasse, apportait du gibier,
Faisait son principal métier
D’être bon émoucheur, écartait du visage
De son ami dormant, ce parasite ailé,
Que nous avons mouche appelé.
Un jour que le vieillard dormait d’un profond somme,
Sur le bout de son nez une allant se placer
Mit l’Ours au désespoir, il eut beau la chasser.
« Je t’attraperai bien, dit-il. Et voici comme. »
Aussitôt fait que dit ; le fidèle émoucheur
Vous empoigne un pavé, le lance avec roideur,
Casse la tête à l’homme en écrasant la mouche,
Et non moins bon archer que mauvais raisonneur :
Roide mort étendu sur la place il le couche.

Rien n’est si dangereux qu’un ignorant ami ;
Mieux vaudrait un sage ennemi.

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