DEVENIR MÉCÈNE

L’Alsace dans la culture populaire française de 1871 à 1914

Galerie présentée par Christian Amalvi, professeur d’histoire contemporaine à l’Université Paul Valéry – Montpellier-3
Mgr Turinaz prêchant à Mars-la-Tour, par Alphonse Monchablon, v. la fin du XIXe siècle © Rémy Nelson/Diocèse de Nancy  

Dans l’Est de la France, de nombreux monuments commémoratifs rappellent la douleur de l’amputation de 1871 et constituent autant de lieux de pèlerinage, notamment celui de Mars-la-Tour, où le 16 août 1870, se déroula une sanglante bataille. Situé à moins d’un kilomètre de la frontière franco-allemande, la commune de Mars-la-Tour vit se dérouler chaque année, entre 1871 et 1914, à la date du 16 août, d’importantes cérémonies commémoratives rassemblant des habitants venus des territoires français et allemands.

Dans Mgr Turinaz prêchant à Mars-la-Tour, Alphonse Monchablon représente l’événement sous une forme hautement allégorique. Monseigneur Turinaz ayant été évêque de Nancy de 1882 à 1918, le tableau date probablement des dernières années du XIXe siècle. Au pied de l’autel, deux jeunes femmes en costumes alsacien et lorrain traditionnels, écoutent attentivement le prélat en se tenant par le bras. On aperçoit à l’arrière-plan le monument aux morts dû au sculpteur Frédéric-Louis-Désiré Bogino, inauguré dès 1875.

Ce tableau est reproduit ici avec l’aimable autorisation de l’évêché de Nancy, où il est actuellement conservé, et grâce à qui nous avons pu en obtenir une image numérique.

Le souvenir , de Paul Dubois, 1899 © Wikicommons / Pierre Lescanne  

À Nancy, devant le temple protestant, on inaugure en 1899 le Souvenir, groupe en bronze de Paul Dubois, qui représente une Alsacienne et une Lorraine, en costume régional, qui se consolent mutuellement. 

 

 

Le Lion de Belfort, par Auguste Bartholdi, 1880 © Wikicommons / Thomas Bresson

Auguste Bartholdi  (Colmar, 1834 – Paris, 1904) a multiplié, dans l’espace public, d’imposants témoignages de son attachement à une Alsace indéfectiblement française : en 1880, le Lion de Belfort ne célèbre pas seulement l’héroïsme des défenseurs de Belfort en 1870, mais constitue aussi, selon Bartholdi lui-même, « un hommage au patriotisme alsacien. »  

Nouvelle carte de France, 1871 © Gallica / Bnf

Sur les cartes de France accrochées dans les classes des écoles primaires, l’Alsace-Lorraine apparaît en gris, comme si, sur le plan topographique, les deux régions arrachées à la France par le traité de Francfort n’étaient pas tout à fait rattachées au Reich. 

Illustration de Gustave Doré pour « La Cigale et la fourmi », de Jean de la Fontaine © Numistral / Musées de Strasbourg

Tandis que l’imprimerie fondée en 1796 à Épinal par Jean-Charles Pellerin diffuse massivement des images populaires, dites Images d’Épinal, les gravures de Gustave Doré, né à Strasbourg en 1832, illustrent la Bible, les Contes de Charles Perrault ou encore les Fables de la Fontaine, évoquant avec sensibilité traditions populaires et sublimes paysages d’Alsace. 

Couverture du Professeur Knatsche, par Hansi, 1912 © Wikicommons

Le très talentueux Jean-Jacques Waltz (1873-1951) croque de manière caricaturale, sous le pseudonyme de l’Oncle Hansi, dans trois superbes albums traduits en français chez Floury – Professor Knatschke (1912), L’Histoire de l’Alsace (1912) et Mon Village (1913) – l’occupation de sa terre natale par des pangermanistes barbares. Les ouvrages de Hansi sont, sur le plan graphique, magnifiques, mais donnent de l’Alsace une image lisse, immuable, quasiment intemporelle. 

La coiffe : le grand nœud noir en forme de papillon d’un terroir situé entre Geispolsheim et Brumath, non loin de Strasbourg, est métamorphosé, dans l’iconographie française, en image emblématique de l’Alsace elle-même. 

Cette Lorraine et cette Alsace, par Hansi © Gallica / Bnf

La cathédrale de Strasbourg incarne désormais par sa puissance monumentale élancée dans le ciel,  la permanence du génie alsacien à travers les âges et la résistance inflexible de la région à l’injustice de l’annexion. 

Le paradis tricolore : L’auberge de la carpe d’Anne-Marie, par Hansi © Wikicommons

Le colombage : ignoré avant 1870, il représente, après 1870, l’architecture alsacienne dans sa continuité immuable, et, à l’exposition universelle de Paris en 1900, résume le village alsacien par excellence. 

Carte postale de Strasbourg © Numistral / Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg

La cigogne constitue le vivant concept de fidélité, une mascotte populaire que l’on oppose tacitement à l’orgueilleux aigle impérial du Reich, un rapace qui a planté ses griffes sur l’Alsace. 

Le paradis tricolore, par Hansi © Wikicommons

La choucroute : avant 1870, réputée nourriture des pauvres, elle était méprisée, après 1870, elle est promue mets patriotique et se consomme dans les brasseries de la gare de l’Est comme aliment de la Revanche à venir. 

Supplément illustré du Petit journal, 6 décembre 1903 © Gallica / Bnf

Le 6 décembre 1903, à l’occasion d’un grand discours prononcé par Jean Jaurès à la tribune du Parlement en faveur du désarmement, le supplément illustré du Petit Journal, un quotidien populaire à fort tirage, publie une gravure très critique à l’égard du tribun socialiste. La figure de la Patrie, qui ressemble à la Marseillaise de Rude, l’apostrophe en lui présentant l’Alsace et la Lorraine captives : « La plaie saigne toujours monsieur Jaurès ! » Au premier plan, deux jeunes femmes, en habits régionaux traditionnels, éplorées, sont encadrées par un officier prussien aux moustaches en crocs, plein de morgue, un sabre nu dans ses mains, et par un soldat barbu menaçant, qui tient un fusil, tous deux coiffés du casque à pointe. À l’arrière-plan, des combats de cavalerie rappellent les affrontements sanglants de 1870, et, à l’horizon, se dresse la flèche de la cathédrale de Strasbourg sous les bombardements. 

Les protestataires. L’Alsace et la Lorraine, reproduction d’un tableau de J.Aubert, 1920

Joseph Aubert (1849-1924) peint « Les protestataires. L’Alsace et la Lorraine » en 1920 pour le musée de l’Armée. Cinquante ans après le traité de Francfort, au moment où l’Alsace redevient française, le peintre représente rétrospectivement la brutalité de Bismarck à l’égard de l’Alsace, symbolisée sur le tableau par une jeune Alsacienne en costume traditionnel sous les protestations de Gambetta et de généraux français. Le tableau a probablement été détruit par les Allemands en 1940. 

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