DEVENIR MÉCÈNE

9 avril 1821
Naissance de Charles Baudelaire

La rencontre avec le poète Charles Baudelaire est toujours une expérience. Pour la plupart d’entre nous, cette rencontre a lieu au lycée et se place sous le signe de l’étonnement. Baudelaire, qui n’aimait pas l’école mais adorait surprendre et sondait les cœurs en provoquant ses interlocuteurs, aurait sans doute apprécié l’ambiguïté de cette situation : le maître offrant à l’adolescent sa première expérience d’une transgression littéraire. Mais le caractère transgressif de la poésie de Baudelaire se situe surtout dans ses multiples ambivalences esthétiques, existentielles, métaphysiques et spirituelles, qui en font une œuvre fondatrice de la modernité dans l’art et lui accorde une place unique dans le paysage littéraire français.

Baudelaire naît le 9 avril 1821 rue Hautefeuille à Paris, dans un appartement confortable rempli de souvenirs de l’Ancien Régime. Il est le deuxième enfant de François Baudelaire, qui a épousé en seconde noce Caroline Dufaÿsune jeune femme de trente-quatre ans sa cadetteSi Charles se révèle en grandissant être un élève brillantil est aussi irrégulier dans son travail et réticent à se conformer aux attentes scolaires. Il ne suivra donc l’exemple de son demi-frère Alphonse, ni en poursuivant des études de droit à peine esquissées, ni en choisissant la carrière honorable de magistrat dont sa mère et son beau-père ont rêvé pour lui. 

Car François Baudelaire, le père de Charles, est mort le 10 février 1827Caroline sest remariée un an plus tard avec le chef de bataillon Jacques Aupick, dont il semble qu’il ait été à la fois bon père et bon militaire, mais dont les rapports avec Charles devenu adulte se tendront  jusqu’à la ruptureAprès l’obtention de son baccalauréatCharles déserte l’étude d’avoué où ses parents l’ont placé comme stagiaire et déclare à sa famille qu’il veut être auteur. C’est le début de la bohème littéraire. À la pension pour étudiantBailly, sur la montagne Sainte-Geneviève, Baudelaire noue des amitiés dont certaines dureront toute sa vie, et fait lire ses vers sous couvert d’anonymat pour juger de leur effet. On l’admire pour la recherche de sa toilette, qui ne doit rien à la mode du tempsChez son ami Ménard, on fume du haschich, et la prostituée Sara, dite « Louchette », inspire à Baudelaire trois poèmes qui figureront plus tard dans les Fleurs du MalPour arracher Charles à ses mauvaises fréquentations et à sa vie dissolue, un conseil de famille décide de l’envoyer en voyage à Calcutta. 

Mais Baudelaire n’ira pas plus loin que l’île de La Réunion, qui porte à l’époque le nom d’île Bourbon. Si l’argent que sa famille a consacré à ce voyage et les bénéfices moraux qu’elle en escomptait sont perdus pour elle, il n’en est pas tout à fait de même pouBaudelaire, qui rapporte de cette expérience une veine d’inspiration exotique : « À une dame créole », qui sera son premier poème publié dans la presseen est un exemple. Le 9 avril 1842, Charles atteint l’âge de 21 ans et peut entrer en possession de l’héritage paternel. Après une succession de déménagements – Baudelaire mènera toujours une existence nomade –, il s’installe au troisième étage de l’hôtel Pimodan, quai d’Anjou, et dilapide son héritage en achetant des objets, des meubles et des tableaux. Parmi les curiosités de son intérieur, son ami Théodore de Banville décrit une collection d’une trentaine de volumes de vieux poètes français et latins reliés en maroquin noir, avec le titre en doré au dos de l’ouvrage. Les livres sont entreposés à plat sur des rayonnages à l’intérieur d’un placard encastré, en compagnie des verres en cristal et des liqueurs. Charles Baudelaire écrit, mais ne vend guère. Sa rencontre avec l’actrice métisse Jeanne Duval, avec laquelle Baudelaire entretiendra toute sa vie une relation houleuse et irrégulière, contribue à creuser son déficitEn juin 1844, pour protéger ce qu’il reste de lhéritage paternel, Mme Aupick se résigne à demander la nomination d’un conseil judiciaire et Baudelaire est placé sous tutelle : il recevra tous les mois la modeste somme de 200 francs. 

Charles Baudelaire doit donc compléter ses revenus par sa production littéraire. Or, si Baudelaire occupe aujourd’hui dans le paysage littéraire français une place aussi fondamentale que singulière, son œuvre paraît bien mince en comparaison de celles de Victor Hugo ou de Balzac, qu’il admire. À partir de 1845, Charles Baudelaire publie divers poèmes dans lpresse et collabore à des revues, mais c’est surtout comme critique d’art qu’il se fait un nom dans les milieux littéraires, avec ses Salons de 1845 et de 1846Baudelaire s’y distingue par l’indépendance de son jugement esthétique, mais également par sa façon de subordonner la critique picturale à sa philosophie du Beau. En 1848, il commence à traduire Edgar Allan Poe, en qui il reconnaît un alter ego : ces traductions, qui font encore autorité aujourd’hui, seront publiées par Michel Lévy sous le titre d’Histoires extraordinaires et Nouvelles histoires extraordinaires. 

Mais tout ceci rapporte trop peu. Pressé par ses besoins constants d’argent, peut-être aussi par le besoin de fouetter sa difficulté à écrire et à achever une œuvre toujours en tension entre le « spleen » et l’idéal, Baudelaire annonce à plusieurs reprises la parution des Fleurs du Mal, d’abord sous le titre des Lesbiennes, puis des LimbesLe recueil ne sera finalement publié sous son titre définitif qu’en 1857 par Poulet-Malassis, l’éditeur bibliophile et ami rencontré 7 ans plus tôt. Dès sa parution, l’œuvre est l’objet de critiques violentes, en particulier de la part du Figaro qui n’y voit que l’image de la débauche. Poursuivis en justice, le poète et son éditeur doivent retrancher du recueil six pièces contenant des « expressions obscènes ou immorales »Poulet-Malassis ne se décourage pas : avec Baudelaire, il prépare une seconde édition des Fleurs du Mal, enrichie de 35 pièces supplémentaires, et qui paraîtra en 1861Epuisé par son existence instable et les conséquences de la syphilis contractée des années plus tôtdésireux également de gagner l’approbation de sa familleBaudelaire présente sa candidature à l’Académie française avant d’y renoncer, sur les conseils de ses amis.  

Malgré une santé chancelante et des névralgies de plus en plus invalidantes, Baudelaire ne se résigne pas à s’installer à Honfleur chez sa mère devenue veuve, comme celle-ci le souhaiterait. Baudelaire continue à publier dans des revues ses essais critiques, ses traductions, et les premiers « poèmes en prose », dont il veut faire le pendant des Fleurs du Mal. Mais il n’aura le temps de mener à bien ni ce dernier projet, ni sa troisième édition des Fleurs du Mal : fin mars 1866, à Bruxelles où il réside depuis 3 ans, il est victime d’une attaque cérébrale qui le laisse à demi paralysé. Plusieurs alertes ont précédé cette crise, dont celle survenue le 15 mars, alors que Baudelaire visitait l’église Saint-Loup en compagnie de Poulet-Malassis et de Félicien Rops, l’auteur du squelette arborescent ornant le frontispice de l’édition belge des Épaves (1866) 

Rapatrié à Paris et placé dans la maison de santé du docteur Duval, Baudelaire y meurt le 31 août 1867. En 1868, une édition posthume des Fleurs du Mal paraît chez Michel Lévy. Elle a été dirigée par Charles Asselineau et Théodore de Banville, les amis de toujours. 

Caroline Garde-Lebreton, agrégée de lettres modernes, chargée de mission à France Mémoire 

 

À lire : 

Antoine Compagnon, Baudelaire l’irréductible, Paris, Flammarion, 2014. 

Claude Pichois et Jean Ziegler, Baudelaire [1987], nouvelle édition, Paris, Fayard, 2005. 

Marie-Christine Natta, Baudelaire, Paris, Perrin, coll. Tempus, 2019 

Frontispice des Épaves, gravure de Félicien Rops © Wikicommons
Manuscrit de « La Cloche fêlée » © Wikicommons
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