DEVENIR MÉCÈNE

La longue genèse
de l’École des chartes

Le texte suivant est extrait des Écoles royales de France et l’avenir de la jeunesse, d’Alexandre de Saillet (1841). Celui-ci y retrace non sans lyrisme la longue et difficile genèse de l’École. Le texte est cité dans le numéro 95 de la Bibliothèque de l’École des chartes (1934), revue scientifique publiée par la Société de l’École des chartes depuis 1840.

« Les événements politiques de 1789 avaient interrompu les grands travaux d’érudition qui forment une des plus belles gloires du XVIIIe siècle. Ouvriers et matériaux avaient été impitoyablement dispersés par la suppression des couvents. C’était, en effet, au sein des congrégations religieuses que des hommes patients et laborieux acquéraient, par de longs efforts et une application opiniâtre, la connaissance de nos manuscrits poudreux et se rendaient familières les écritures si diverses des chartes et des documents de tous genres que nous ont laissés nos ancêtres. Les moines, après avoir rassemblé  et étudié dans le calme et le loisir de la retraite les matériaux échappés à la main destructive du temps, publiaient ces ouvrages volumineux dont l’exécution demande une longue suite d’années et un grand concours de coopérateurs. Une génération commençait l’œuvre et léguait sans regret à la génération suivante le soin et l’honneur de la terminer ; car l’esprit de corps rendait solidaire pour tous la gloire aussi bien que le travail. Souvent même, ces religieux, aussi modestes que savants, oubliaient de signer de leur nom les œuvres auxquelles ils consacraient leur vie entière. On voit, en lisant l’histoire de ces pieuses retraites, que les sciences méprisées partout ailleurs étaient venus y chercher un asile durant le Moyen-Âge, et que là seulement, pendant plusieurs siècles, on retrouva des savants en tout genre, des éditeurs habiles, des traducteurs éclairés, des compilateurs infatigables qui ont légué à la postérité une multitude d’écrits que l’antiquité semblait vouloir lui dérober ; des historiens exacts qui ont fait revivre les faits, les lois et les usages du passé. C’est dans le fond des cloîtres que les chefs-d’œuvre de Virgile, de Cicéron et de Tite-Live, négligés pendant les temps de barbarie qui succédèrent à la civilisation romaine, ont été multipliés, annotés, commentés, collationnés sur les exemplaires les plus authentiques, acquis souvent à grands frais et ont ainsi échappé à une ruine certaine. 

La studieuse congrégation des bénédictins de Saint-Maur brilla surtout dans le monde savant par les hommes et les ouvrages qu’elle a produits : L’art de vérifier les dates, ouvrage immense de recherches, de patience, d’érudition ; le vaste et curieux Recueil des historiens de France, le Spicilègel’intéressant Trésor des anecdotes, le Gallia Christiana, œuvre monumentale, et deux traités supérieurs de diplomatique sont dus à la plume de savants bénédictins. Parmi eux, nous voyons briller Dom Mabillon, Dom Martenne, Dom d’Achery, Dom Montfaucon, Dom Caffiaux, Dom Villevieille, Dom Bouquet et tant d’autres savants, en tel nombre que leur nomenclature, accompagnée d’une ou de deux pages de détails sur la vie et les ouvrages de chacun d’eux, forme un très fort volume in-4°, sous le titre d’Histoire littéraire de la congrégation de Saint-Maur. Leur érudition est devenue si proverbiale que leur nom s’applique encore comme une épithète élogieuse à l’homme dont on veut caractériser le profond savoir, et l’on dit alors : c’est un Bénédictin. Lorsque la tourmente révolutionnaire fut calmée, les études historiques reprirent une activité nouvelle ; mais il n’existait plus de ces asiles studieux, républiques littéraires où, dans le sein d’une paix profonde, des phalanges de travailleurs, sans cesse renaissants, défiaient la mort même et se transmettaient comme héréditairement avec l’œuvre commencée les hautes traditions de critique et de goût qu’ils avaient apportées à son exécution. 

Chargé de la continuation de quelques-unes des œuvres que la persécution avait suspendues, l’Institut s’empressa de recueillir dans son sein les débris des corps religieux et des anciennes académies. Mais, quels que fussent leur dévouement et leur zèle, ils ne purent suppléer au défaut d’auxiliaires  et bientôt leurs travaux se ralentirent. Chaque année voyait s’éclaircir les rangs de ces architectes illustres et disparaître même ceux qui avaient été assez heureux pour s’instruire sous leur direction.

 

On sentit alors tout le vide laissé derrière elle par la destruction de la congrégation religieuse et littéraire de Saint-Maur. Comment suppléer aux ressources puissantes d’un corps nombreux, uni par les liens de la piété, vivant d’une vie commune, et dont le renoncement aux choses de ce monde écartait toute idée d’envie et d’ambition ? Comment leur substituer les efforts isolés de particuliers qu’on pouvait bien appeler à se réunir à certains intervalles, comme membres d’une Société savante, mais dont il était impossible de faire taire les passions et les intérêts opposés ? Où trouver enfin pour l’avenir ces jeunes élèves qui, par un long et laborieux noviciat, se formaient à la connaissance des anciens titres de notre histoire et devenaient plus tard les héritiers de la robe et du savoir de leurs maîtres. 

Napoléon, qu’animait le sentiment des grandes choses en tout genre, conçut le projet, à défaut des congrégations religieuses dont le rétablissement eût été inopportun, de créer des bénédictins séculiers dans une sorte de nouveau Port-Royal civil. 

C’est du camp d’Osterode, c’est lorsque le canon d’Eylau grondait encore, que le nouveau César, qui agitait sans cesse dans sa pensée, sans les y confondre, les préoccupations les plus diverses, dicta sa première dépêche relative à l’établissement d’une École impériale des chartes, à la date du 7 mars 1807. Sa lettre était une réponse au rapport que le baron de Gérando, secrétaire général du duc de Cadore, ministre de l’Intérieur, avait rédigé dans le but de provoquer des mesures préparatoires pour l’organisation d’une institution de ce genre. Napoléon accueillait l’idée, mais il demandait de plus grands développements. 

Le baron de Gérando se mit à l’œuvre ; il fit un plan plus complet et plus vaste. L’École de diplomatique projetée devait être un grand établissement national, où des savants âgés seraient appelés à jouir d’une honorable aisance, réunie à tous les moyens d’étudier avec le calme et les loisirs qu’elles exigent. À ce sénat d’érudition devait être jointe une espèce de noviciat, où des jeunes gens, distingués par leurs études et portés par un goût spécial vers les sciences historiques, seraient appelés, en qualité de pensionnaires de l’État, à se préparer sous la direction des anciens avec toute la sécurité et toute l’indépendance désirable. 

Lorsque le travail fut terminé et soumis de nouveau à l’Empereur, il était en campagne au fond de l’Allemagne, entre Friedland et Tilsitt ; à son retour en France, le baron de Gérando, chargé, de 1808 à 1814, d’une suite de missions en Italie et en Espagne, ne se trouva point en mesure de provoquer une décision définitive. Les événements empêchèrent ainsi la réalisation de ce projet, qui fut malheureusement abandonné dans un temps où il aurait reçu une exécution grande, digne, et en rapport avec son importance. 

Ce ne fut que douze ans après, vers la fin de 1820, que le baron de Gérando reprit l’exécution de son ancien plan et proposa au comte Siméon, alors ministre de l’Intérieur, de créer une École royale des chartes. Le ministre accueillit ce projet avec empressement et chargea son auteur de le développer par écrit. Le travail du savant publiciste établissait un Institut diplomatique, qui, sur des bases moins larges que celui de 1806, était cependant encore digne de la France et des études qu’il était appelé à fonder. 

Dès l’origine, une étrange fatalité avait semblé s’attacher aux destinées futures de l’École des chartes. La proposition du baron de Gérando souleva des répugnances de tout genre. Plusieurs savants académiciens virent avec ombrage organiser cette pépinière, que d’autres, au contraire, excités par des sentiments étroits, convoitaient au profit de leurs parents et de leurs amis. 

De son côté, la presse libérale s’effraya ou feignit de s’effrayer de la création d’un établissement dont elle méconnaissait le véritable but. Elle ne considéra l’École des chartes que comme un noviciat, où des jeunes gens se formeraient sur les traces des d’Hozier et des Chérin, à la connaissance, à la critique des papiers de famille, à la rédaction des mémoires et des travaux généalogiques, en faveur de la noblesse, astreinte de nouveau à faire des preuves : chaque jour dans ses colonnes, la dîme, les exemptions d’impôts, les privilèges et tous les us et coutumes de l’ancien régime se dressaient menaçants. 

Trompé par l’erreur générale ou saisissant, peut-être avec empressement, un sujet qui offrait un si beau champ à sa muse satirique, Béranger composa sur les prétentions aristocratiques une chanson ayant pour titre : L’enfant de bonne maison, ou Mémoire adressé à MM. de l’École des chartes, créée par nouvelle ordonnance. Cette spirituelle complainte n’eut pas autant de succès que le parti en espérait sans doute, et aujourd’hui on en connaît plus guère que ce refrain : 

Seuls arbitres 

Du sceau des titres, 

Chartriers, rendez-moi l’honneur, etc… 

Tant d’attaques, de malveillance et de passions jalouses, en s’attachant au projet d’organisation d’une École des chartes, le firent avorter en partie. Le baron de Gérando voulait que des cours gratuits fussent ouverts aux Archives du royaume et à la Bibliothèque royale, pour toutes les branches des études diplomatiques, d’après un programme rédigé par l’Académie des inscriptions et belles-lettres. Douze places d’élèves pensionnaires, c’est-à-dire pensionnés par l’État, devaient être créées et mises au concours. Nul ne pouvait se présenter comme candidat s’il n’était licencié en droit et s’il n’avait suivi pendant deux ans les cours gratuits de diplomatique. 

Les élèves pensionnés, placés sous la direction de la Commission formée pour les travaux littéraires dans le sein de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, devaient participer aux travaux historiques de cette Académie et être appelés de préférence aux emplois dans les bibliothèques publiques , les archives des musées, près des diverses collections littéraires de Paris et des départements. À mesure qu’ils étaient revêtus de fonctions non temporaires, un concours s’ouvrait pour que de nouveaux candidats les remplaçassent dans leur poste d’élèves pensionnaires. 

Au plan complet et sagement conçu du baron de Gérando, l’ordonnance royale du 22 février 1821, portant création d’une École des chartes, substitua des mesures insuffisantes et vicieuses. En voici la teneur : 

Louis, etc… 

Voulant ranimer un genre d’études indispensables à la gloire de la France et fournir à notre Académie des inscriptions e belles-lettres tous les moyens nécessaires pour l’avancée des travaux confiés à ses soins, nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit : 

Article premier. – Il y aura, à Paris, une École des chartes, dont les élèves recevront un traitement. 

Art. 2. – Les élèves de l’École des chartes ne pourront excéder le nombre de douze ; ils seront nommés par notre ministre de l’Intérieur, parmi des jeunes gens de vingt à vingt-cinq ans, sur une liste double, qui sera présentée par notre Académie des inscriptions et belles-lettres. 

Art. 3. – On apprendra (sic) aux élèves de l’École des chartes à lire les divers manuscrits et à expliquer les dialectes français du moyen âge. 

Art. 4. – Les élèves seront dirigés dans cette étude par deux professeurs choisis par notre ministre secrétaire d’Etat de l’Intérieur, l’un au dépôt des manuscrits de notre Bibliothèque royale de la rue de Richelieu, l’autre au dépôt des Archives de notre royaume. 

Art. 5. – Les professeurs et les élèves de l’École des chartes sont sous l’autorité du conservateur des manuscrits du moyen âge de notre Bibliothèque royale de la rue de Richelieu et sous celle du garde général des Archives de notre royaume, chacun en ce qui les concerne spécialement et dans l’ordre de leurs attributions respectives. 

Art. 6 – Notre ministre secrétaire d’État de l’Intérieur est chargé de l’exécution de la présente ordonnance. 

Donné, etc., le 22 février 1821. Signé : LOUIS, et, plus bas : SIMÉON. 

Comme on le voit, les élèves pensionnaires, au lieu d’être choisis parmi les jeunes gens ayant suivi un cours de plusieurs années et ayant donné des preuves de zèle et de capacité dans les examens et les concours d’admission, n’avaient d’autres titres que la faveur, et leur nomination était laissée au bon plaisir de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, qui présentait une liste de candidats, et à celui du ministre de l’Intérieur, qui choisissait dans cette liste. 

L’ordonnance de 1821 était si incomplète qu’elle ne fixait même pas la durée de la pension et des cours, qui fut réglée par une autre ordonnance du 16 juillet 1825, et bornée à deux années. Elle présentait, en outre, l’inconvénient de n’avoir ouvert aucune carrière aux douze élèves pensionnaires et de ne leur fournir aucun moyen d’émulation. Il devait arriver, en effet, qu’après avoir employé deux années à de pénibles travaux, ces élèves seraient également embarrassés de tirer parti pour eux et pour l’État de la science qu’on leur aurait donné les moyens d’acquérir. C’était un vice non moins notable dans l’organisation primitive de l’École des chartes de l’avoir divisée en deux sections, l’une à la Bibliothèque royale, l’autre aux Archives du royaume, absolument isolées et indépendantes, et ne s’entendant entre elles ni sur l’ordre et la marche des études, ni sur les progrès des élèves, dont rien ne constatait d’ailleurs régulièrement l’aptitude et l’assiduité. 

On ne tarda pas à reconnaître tous les défauts d’une telle organisation. Après la fin du premier cours, l’Académie ayant présenté une nouvelle liste de candidats, le ministre lui répondit, le 9 janvier 1824, en lui demandant de faire connaître quelles améliorations il était possible d’introduire dans la nouvelle institution : c’était, en réalité, une fin de non-recevoir. Malgré l’empressement de l’Académie à satisfaire aux désirs du ministre en lui soumettant un nouveau projet, on s’abstint de nommer des élèves pensionnaires, les deux professeurs de la Bibliothèque et des Archives furent chargés de continuer des cours où seraient admis des élèves, auditeurs bénévoles, et sans traitement. Le ministre ayant ainsi supprimé les encouragements attachés au titre d’élèves, les cours de l’École restèrent déserts, et l’institution eût été anéantie de fait si les deux professeurs n’avaient continué de percevoir les émoluments affectés à leurs fonctions et d’annoncer chaque année le programme des leçons qu’il leur était impossible de faire faute d’auditeurs. Ce fut pourtant leur courageuse persévérance, éprouvée par cinq longues années de solitude, qui sauva l’École des chartes d’une mort complète. 

Au mois d’août 1829, le comte de la Bourdonnaye, ministre de l’Intérieur, conçut le projet de remettre en activité les cours de diplomatique et de paléographie et d’apporter à l’institution elle-même toutes les modifications qu’elle demandait. Un rapport fut soumis au roi Charles X, qui rendit, le 11 novembre 1829, une ordonnance dont les principales dispositions sont encore en vigueur et forment la charte constitutive de l’École. » 

Pour lire l’article complet : Consulter la revue de la Bibliothèque de l’École nationale des chartes sur le Portail Persée 

Les origines et les débuts de l’Ecole des chartes – Persée (persee.fr) 

 

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