DEVENIR MÉCÈNE

Chapitre 1
Souvenir de l’Alsace-Lorraine : une flamme vacillante dans une « ombre discrète »… avant le brasier de 1914

Si la perte de l’Alsace-Lorraine entérinée par le traité de Francfort s’ajoute au traumatisme du siège de Paris et de la défaite militaire contre la Prusse, l’intensité du souvenir s’atténue avec la génération des Français nés après 1871.

Mgr Turinaz prêchant à Mars-la-Tour, Alphonse Monchablon, 1896   
©Rémy Nelson / Diocèse de Nancy

De 1871 à 1914, les Français n’ont pas oublié les « provinces perdues ». Ont-ils, pour autant, au cours des quatre premières décennies de la Troisième République, voulu la reconquête par les armes des provinces de l’Est et la guerre a-t-elle éclaté, en août 14, à cause de l’Alsace-Lorraine ?

En 1962, trois anciens Poilus normaliens, André Ducasse, Jacques Meyer et Gabriel Perreux, publient une Histoire de la Grande Guerre qui multiplie les témoignages de liesse collective, lors de l’entrée en guerre de l’été 1914, à l’évocation des provinces perdues de l’Est en 1871 : « aux Sciences politiques, à la Faculté de Droit, les seuls mots d’Alsace-Lorraine provoquaient des ovations » ; « Nourrie d’images d’Epinal, de cris de haine et de ferveur, la nation est soulevée d’un immense espoir » ; « le désir [est] à peu près unanime de recouvrer l’Alsace-Lorraine. »

De ces scènes patriotiques, on a un peu trop vite conclu, rétrospectivement, que les Français avaient vécu les quarante-trois années, qui vont du traité de Francfort à la déclaration de guerre de 1914, comme une sorte de veillée d’armes fiévreuse animée en permanence par la volonté farouche de préparer la Revanche et la reconquête militaire de la frontière du Rhin. Preuve concrète de cet état d’esprit belliqueux, on cite toujours le succès éditorial exceptionnel du Tour de la France par deux enfants : devoir et patrie, récit d’apprentissage de deux jeunes orphelins alsaciens, André et Julien, qui quittent Phalsbourg à la recherche de leur oncle pour ne pas devenir Prussiens. Publié en 1877 chez Eugène Belin, sous la signature de Giordano Bruno – pseudonyme de la femme du philosophe Alfred Fouillée – ce livre de lecture destiné aux enfants de l’école primaire est vite devenu un best-seller, vendu, en 1914, à plus de six millions d’exemplaires : non pas un simple livre pédagogique, mais le Livre national par excellence, diffusé dans toutes les couches sociales. D’autre part, jusqu’à sa mort en janvier 1914, Paul Déroulède, l’auteur des Chants du soldat (1872)  et le fondateur de la Ligue des Patriotes (1882), boulangiste fervent, entraîne régulièrement ses troupes, place de la Concorde, pour honorer la statue de la ville de Strasbourg, sculptée en 1838 par James Pradier. Cependant ces braillards nationalistes, qui se lèvent chaque matin pour reprendre l’Alsace-Lorraine et se contentent de prendre des bocks de bière autour de la gare de l’Est, sont très loin de représenter l’ensemble de la population française.

Dans leur très grande majorité, les Français ont intériorisé le fameux mort d’ordre de Gambetta à propos de l’Alsace-Lorraine : « Y penser toujours, n’en parler jamais. » Il convient donc de distinguer deux séquences chronologiques successives, celle qui correspond aux conséquences immédiates de l’annexion de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine au Reich dans les années 70-80 du XIXe siècle, puis celle du quart de siècle qui court jusqu’en 1914 caractérisé par une importante production culturelle qui entretient la nostalgie des territoires perdus. Il faut également tenir compte de l’évolution de l’opinion publique de part et d’autre des Vosges : quarante-trois ans représentent en effet au moins deux générations de Français et d’Alsaciens-Lorrains.

À l’exception des excités boulangistes de la Ligue des Patriotes de Paul Déroulède, personne n’a souhaité un affrontement militaire pour reconquérir la « ligne bleue des Vosges » chère à Jules Ferry. Quant au déclenchement de la guerre, il n’a rien à voir avec la situation de l’Alsace-Lorraine. Sur le plan mémoriel, deux faits le démontrent.

Dans son étude du Tour de la France par deux enfants, Mona Ozouf souligne, dans les Lieux de mémoire dirigés par Pierre Nora, qu’il y a deux manières de concevoir la Revanche : par les armes, c’est le modèle Prussien après Iéna ; par le travail et le progrès intellectuel et moral comme André et Julien – et avec eux les enfants de France – sont invités à le faire, en espérant qu’une justice immanente leur donnera, dans un avenir lointain, finalement raison…

Charles Schweitzer, le grand-père alsacien de Jean-Paul Sartre qui, après sa retraite, a fondé un Institut des Langues vivantes, dont la plupart des élèves sont des Allemands qui paient leurs leçons rubis sur ongle, et passe son temps à se moquer, en famille, des Prussiens, ne souhaite surtout pas un conflit militaire. Comme le souligne sarcastiquement son petit-fils « l’ennemi nous entretient ; une guerre franco-allemande nous rendrait l’Alsace et ruinerait l’Institut : Charles est pour le maintien de la Paix. » (Jean-Paul Sartre, Les Mots)

Evoquant, en 1940, dans L’Étrange défaite, les conditions de l’entrée en guerre à l’été 1914, l’historien Marc Bloch reconnaît volontiers que « s’il est vrai que l’image des provinces martyres surgit brusquement, dès les premiers combats d’août 1914, hors de l’ombre discrète où, quelques jours plus tôt, on la voyait encore enveloppée, […] durant la paix, sur une opinion soucieuse avant tout de la sécurité du foyer, jamais les beaux yeux des Alsaciennes des lithographies n’auraient eu assez d’empire pour lui faire accepter que, dans le seul dessein d’en sécher les larmes, on précipitât, de gaîté de cœur, le pays vers les plus atroces dangers. »

Marc Bloch a raison : entre 1871 et 1914, le souvenir de l’Alsace-Lorraine s’apparente moins à un brasier ardent permanent qu’à une petite flamme vacillante, dans une « ombre discrète »…

En revanche, dès que la guerre a commencé, l’Alsace-Lorraine est devenue un enjeu capital pour les deux camps. Ce fut même un obstacle décisif aux tentatives de l’Empereur Charles d’Autriche, l’héritier de François-Joseph, pour une paix de compromis en 1916.

 

Christian Amalvi, professeur d’histoire contemporaine à l’Université Paul Valéry – Montpellier-3

 

À lire

Georges Bischoff, Pour en finir avec l’histoire d’Alsace, Strasbourg/Pontarlier, Editions du Belvédère, 2015

Maurice de Gandillac, Le Siècle traversé. Souvenirs de neuf décennies, Paris, Albin Michel, 1998.

Claude Digeon, La Crise allemande de la pensée française, 2e éd., Paris, PUF, 1992

François Lecaillon, Le Souvenir de 1870. Histoire d’une mémoire, [Paris], Bernard Giovanangeli éditeur, 2011

François Roth, Alsace-Lorraine : histoire d’un pays perdu, de 1870 à nos jours, Paris, Tallandier, 2016

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