DEVENIR MÉCÈNE

Charles Baudelaire, poète de la modernité

Né en 1821, Charles Baudelaire commence à écrire sous la monarchie de Juillet puis assiste aux grands changements du Second Empire, dont les expositions universelles et la modernisation de Paris sont représentatives. Quels rapports Baudelaire entretient-il avec ce monde en mutation ? De quelle façon cette expérience de la modernité s’exprime-t-elle dans sa création artistique ? En quoi la poésie de Charles Baudelaire est-elle moderne ?

– Le monde moderne est-il une source d’inspiration pour Baudelaire ?

Charles Baudelaire est le premier à faire entrer de façon si systématique la modernité environnante dans sa poésie. Il est d’ailleurs l’un des premiers à faire usage du mot de « modernité » : c’est la modernité de la presse, de la photographie, de l’éclairage au gaz, du Paris haussmannien… Entre l’édition des Fleurs du Mal de 1857 et celle de 1861, vient s’ajouter la section des « Tableaux parisiens », liée aux bouleversements de Paris. Et cette sensibilité moderne va exploser encore après dans Le Spleen de Paris. On peut donc dire que oui, la modernité est une source d’inspiration, et l’œuvre de Baudelaire reflète les mutations du Second Empire. Mais c’est une source d’inspiration ambiguë, puisque cette modernité fascine Baudelaire autant qu’elle l’irrite. Cette ambiguïté est sans doute ce qui caractérise le plus Baudelaire.

– En quoi le rapport de Charles Baudelaire à la modernité est-il ambigu ?

Antoine Compagnon définit Charles Baudelaire comme un « antimoderne », c’est-à-dire un moderne à l’envers, ou un moderne malgré lui, embarqué dans une modernité qui le met en colère. Outre son agacement devant le progrès technique, c’est contre la modernité sociale et politique que Baudelaire écrit, il est horrifié par l’homme démocratique, dont la pensée cache l’histoire et la nature véritables de l’homme. Pour Baudelaire, il n’y a pas de progrès collectif : le seul progrès possible serait celui qui consisterait à faire diminuer « les traces du péché originel », et ce serait un progrès individuel.

Par ailleurs, la modernité de Baudelaire, c’est ainsi une sensibilité à ce qui passe, à ce qui est transitoire, voué à disparaître : c’est une sensibilité très pessimiste ! Cette modernité est également une « moitié de l’Art », absolument inséparable de ce qui est éternel et universel. Pour Baudelaire, le transitoire et l’universel sont un peu comme les deux hémisphères de l’Art : ils sont inséparables l’un de l’autre. Les Fleurs du Mal sont tout à fait exemplaires de cette conception, puisque l’on y trouve une forme classique, avec une versification assez rigide, et en même temps une inspiration très moderne sur le plan thématique. C’est dans Le Peintre de la vie moderne que Baudelaire parle finalement le plus de la modernité, en particulier quand il s’exprime à propos du dessinateur Constantin Guys.

– Le regard de Charles Baudelaire sur l’Art moderne reflète donc les mêmes ambiguïtés ?

C’est surtout dans les Salons que Charles Baudelaire écrit sur l’Art moderne. Parmi d’autres, Delacroix et Manet sont deux exemples bien distincts de modernité qui l’intéressent. Delacroix incarne le romantisme dont il est l’héritier. De Manet, il dit : « Vous n’êtes que le premier dans la décrépitude de votre art ». Il y a chez Baudelaire le romantisme de Delacroix, et la morbidité d’un Manet. Ce double regard de Baudelaire sur la peinture est finalement un regard en miroir, un regard qu’il porte sur lui-même. Baudelaire a conscience de vivre dans un monde qui « va finir », comme il dit. C’est lié à une certaine vision historique. Ce qui est moderne, c’est la dernière phase d’un monde en train d’expirer. Cette conscience n’est pas propre à Baudelaire. C’est une des faces de la modernité, telle qu’elle s’exprime dans toute la deuxième moitié du XIXe siècle… et même jusqu’à aujourd’hui.

– Baudelaire est-il le premier poète moderne ?

Baudelaire avait en tout cas l’ambition d’être le premier poète moderne. Il a inventé un répertoire de clichés, de « poncifs », comme il les appelle, dans lequel des générations de poètes puiseront : fuite du temps, femme vampire, ville attirante et « infâme », poète incompris… Mais la modernité chez Baudelaire recouvre quelque chose de plus fondamental. Robert Kopp disait très justement que Les Fleurs du Mal pouvaient se définir comme une forme de « poésie moderne », et Le Spleen de Paris comme de la « poésie de la modernité ». Les Fleurs du Mal introduisent des thèmes nouveaux en poésie, mais Le Spleen de Paris exprime profondément l’expérience d’être un homme moderne. C’est d’ailleurs une œuvre de plus en plus lue, et qui a repris toute sa place dans l’œuvre de Charles Baudelaire. Ce qu’on y voit, c’est que l’expérience de la modernité, à la fois existentielle, métaphysique, poétique et spirituelle, est d’abord une expérience de la contradiction, entre le spleen et l’idéal, le transitoire et l’éternel, le fini et l’infini, la poésie et la prose… C’est cette idée que Baudelaire a véritablement inaugurée.

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