DEVENIR MÉCÈNE

Un moment fondateur pour les Allemands

L’année 1871 marque un tournant dans l’histoire de l’Allemagne. La création de l’Empire permet de réunir dans une même organisation politique des territoires très divers sous l’égide de la Prusse. Cependant, cette puissance montante n’a pas encore « nationalisé » tout l’espace allemand.

Entretien avec Marie-Bénédicte Vincent, professeure d’histoire contemporaine à l’Université de Franche-Comté, membre du Centre Lucien Febvre.

-Quelle est la place de la guerre de 1870-1871 dans la mémoire collective allemande 

C’est un vrai tournant politique. Ce moment a bénéficié d’un regain d’intérêt au moment de la réunification d’octobre 1990 qui a permis de revenir sur la première unification politique de l’Allemagne, réalisée à l’issue de la guerre de 1870, avec la proclamation de l’Empire allemand le 18 janvier 1871. Le Kaiserreich a créé une structure étatique pour l’ensemble de cet espace, alors qu’il n’y en avait plus depuis la fin du Saint Empire romain germanique, disparu en 1806 du fait des conquêtes de Napoléon. 

-Ce n’est donc pas un hasard si la proclamation du nouvel Empire a eu lieu au château de Versailles ?

Effectivement, elle n’a pas eu lieu sur le sol national, mais dans la Galerie des glaces. La Prusse était en pleine guerre avec la France. Elle tenait le siège de Paris. Cet événement est resté très important dans la mémoire allemande. Tout le monde outre-Rhin connait le tableau de 1877 de von Wermer, qui a fait l’objet de multiples reproductions. Encore aujourd’hui, il se trouve dans tous les manuels d’histoire. On y voit le roi de Prusse, acclamé empereur par les princes allemands. Cependant, la postérité retient moins Guillaume Ier que son chancelier, Bismarck, habillé en blanc, qui attire tous les regards au centre de la scène.  

-Pour Bismarck, l’affrontement avec la France s’inscrit dans une série de guerres. Quel était son but ?

Oui, Bismarck a voulu et mené trois guerres : contre le Danemark en 1864, contre l’Autriche en 1866  et contre la France en 1870. Traditionnellement, la mémoire nationale y voit un crescendo, qui a permis la réalisation de l’unité allemande, avec comme acmé la proclamation de l’Empire en 1871. Elle a considéré Bismarck comme l’artisan, ou même le forgeron sur certaines images, de l’Allemagne contemporaine. Aujourd’hui, les historiens nuancent ce propos. Quel objectif poursuivait Bismarck ? Ces guerres de conquête étaient surtout importantes pour la Prusse. Elles lui permettaient de devenir un Etat beaucoup plus cohérent d’un point de vue territorial. Elles lui donnaient un royaume d’un seul tenant. Cependant, à l’échelle régionale, ces annexions ont souvent été vécues comme une humiliation par les populations ainsi soumises à la Prusse. Cela explique que les Allemands ne se soient pas rangés de façon unanime derrière l’armée prussienne en 1870. 

-Il ne s’agit donc pas d’une guerre patriotique au rôle fédérateur ?

Non, la guerre de 1870 est portée par la Confédération de l’Allemagne du Nord, dominée par la Prusseet non par un peuple uni et désireux de défendre la patrie. D’ailleurs, le mot pour dire « grande patrie » en allemand (Vaterland) n’est intériorisé dans l’ensemble de la population que bien plus tard, au moment de l’entrée dans la Première Guerre mondiale. L’idée d’une nationalité allemande n’existe encore que chez une minorité : les élites. Elle intéresse les bourgeoisies, mais pas encore les paysans ni les ouvriers. 

-Quelle est alors la nature de ce nouvel Empire ?

L’Empire allemand est un Etat fédéral comprenant 25 Etats. C’est important de le rappeler, surtout pour des Français qui sont habitués à une organisation étatique centralisée. Les entités politiques régionales subsistent dans l’unité allemande de 1871 : il y a des royaumes, des duchés, des villes libres,, etc. Chaque territoire conserve son autonomie politique. C’était une condition essentielle pour parvenir à fédérer tous les souverains derrière l’idée d’un Empire. En 1871, l’espace allemand apparait encore très morcelé et la population très diverse, du fait de sa variété confessionnelle, économique et sociale, et même linguistique et nationale avec la présence de Polonais et de Danois en Prusse, et d’Alsaciens-Mosellans. En fait, l’Empire allemand est un projet, qui va se réaliser progressivement.  

-Comment ?

C’est l’objet des politiques dites de fondation des années 1870-1880.  Au début, il y a seulement trois ministères communs (Affaires étrangères, Marine et Chancellerie). On parle d’ailleurs de  « bureaux d’Empire » pour ne pas froisser les Etats fédérés. Ensuite, on va créer d’autres portefeuilles, d’abord sur des compétences techniques comme les chemins de fer ou la poste. Le ministère de l’Intérieur n’arrive qu’en 1879. Et s’il y a un grand état-major à Berlin, des Etats comme la Saxe, la Bavière ou le Wurtemberg conservent leur armée. L’homogénéisation se fait de façon progressive, en respectant les particularismes, un terme important dans l’histoire de l’Allemagne. Ce processus n’aboutit qu’à la veille de la Première guerre mondiale. S’il faut vraiment trouver un moment où la population allemande est devenue nationale, c’est en août 1914. 

 

A lire : Marie-Bénédicte Vincent, Une nouvelle histoire de l’AllemagneXIXe-XXe siècle, Paris, Perrin, 2020. 

   

Retour haut de page